— De quoi parlez-vous ? demanda Alquin, feignant de ne pas avoir compris.

Othe s'arrêta brusquement et l'apostropha :

— Arrêtez de me prendre pour un imbécile ! J'ai mes informateurs au sein même de l'Ordre. Vous détenez un objet que le seigneur Morgaste convoite depuis longtemps.

Sans déroger à sa ligne de conduite, le Grand Maître répondit sur un ton neutre :

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.

— Morbleu ! vociféra Othe en renversant volontairement un des chandeliers. Cette chose est notre unique monnaie d'échange. Si nous l'offrons au prince, elle permettra de négocier une reddition honorable et d'éviter un bain de sang !

Le prêtre ferma les yeux. Un instant, il imagina la cité livrée à ces hordes de soudards. Toute sa vie, il avait œuvré pour le salut de l'âme de ses congénères. Sa décision condamnerait la population. Parmi celle-ci, d'humbles gens se battaient courageusement contre les assiégeants. Il rouvrit les yeux et sans broncher décréta :

— Il faudrait qu'un tel objet existe autre part que dans votre imagination !

Son refus exacerba la colère du conseiller.

— Vous saviez... Vous saviez depuis le début cette entreprise vouée à l'échec ! Vous m'avez laissé croire que la soi-disant quête de ces messagers aboutirait ! Mais en réalité, ce n'était qu'une manœuvre de diversion !

Inquiet, le Grand Prêtre masqua péniblement son trouble.

— Vous vous croyez au-dessus des autres, poursuivit inexorablement le conseiller. Sachez cependant qu'il y a toujours plus intelligent que vous !

Alquin frémit, comprenant enfin l'ignominie du notable.

— Vous avez trahi le secret de leur mission ! Vous avez averti Morgaste de leur départ !

Oubliant ses principes, il se jeta sur le félon et l'empoigna à la gorge.

— À moi, à la garde ! hurla en se débattant Othe, effrayé par la violence de sa réaction.

Alertées par ses cris, les sentinelles pénétrèrent dans la salle, maîtrisant le prêtre avec difficulté. Lentement, le conseiller se releva en toisant son agresseur.

— Vous serez livré au Prince Noir en personne, lui vous fera parler ! décréta-t-il d'un ton fielleux.

Escorté par plusieurs soldats, Alquin descendait les marches de l'escalier menant aux cachots du donjon. Il n'avait pas prévu la trahison d'Othe Monclart : ses facultés de prémonition déclinaient. Les conséquences s'avéraient dramatiques. Morgaste était au courant du départ des messagers. Le Prince Noir, à n'en pas douter, avait échafaudé un plan. Cela contrariait ses projets.

Ils parvinrent au sous-sol, où un froid glacial régnait. La flamme de la torche de la sentinelle qui le précédait tremblotait. Alors qu'Alquin se résignait, plusieurs gardes de l'Ordre embusqués à un croisement se précipitèrent sur le groupe. Cédant sous le nombre, les soldats furent assommés, puis ligotés.

— Nous allons vous conduire en lieu sûr, Grand Maître, l'informa le chef du détachement.

Un des hommes souleva une trappe dissimulée dans le sol. Sa torche éclaira un escalier dont les marches aboutissaient à une salle obscure.

— Arrêtez ! s'écria le Grand Maître.

Tous les gardes de l'Ordre se figèrent. Alquin ne pouvait se résigner à abandonner le peuple de la citadelle à ces hordes barbares.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !