LE LAC GELÉ

Depuis le début

— Une jeune femme les accompagne !

Les yeux de ses acolytes brillèrent d'une lueur sauvage. Malgré les chutes de neige importantes, ils décelèrent des traces infimes laissées par leurs proies. Une nuée de corbeaux braillards s'envola tels des éclaireurs insouciants.

La tempête de neige redoubla de violence, contraignant les trois voyageurs à s'arrêter après une nouvelle journée de marche harassante. Horst expliqua aux jeunes gens comment creuser un trou dans la neige accumulée au pied d'un arbre. Il leur montra qu'il suffisait ensuite de tapisser l'abri de fortune de branches de conifères. Pendant que les trappeurs novices le colmataient, il construisit un deuxième abri avec des gestes précis. Une fois terminé, Horst leur ordonna de s'y réfugier et prit possession du premier.

Oriana alluma une bougie, mâchonnant sans conviction du poisson séché. Dans cet espace confiné, Alceste se sentait mal à l'aise en présence de la jeune fille. Des pensées troubles traversaient son esprit, accélérant les battements de son cœur. Néanmoins, il s'efforça de n'en rien laisser paraître lorsqu'il lui adressa la parole.

— Tu sais, je ne t'en voulais pas particulièrement quand je t'ai dénoncée.

Il fallait profiter de l'absence du sergent pour sonder sa partenaire.

— Merci, j'ai senti la différence dans ma cellule ! ironisa-t-elle.

Sans relever le trait d'humour, Alceste poursuivit :

— Cette mission en plein hiver est une pure folie. Nous n'avons aucune chance d'atteindre en vie le pays des Hisles. Abandonner serait la seule décision raisonnable !

Oriana fixa un instant le jeune homme, pesant ses mots :

— Et la cité d'Espélia, et ses habitants, tu les abandonnes aussi ?

Alceste ne trouva rien à répondre. Il songea à sa tante, qui ne l'avait jamais vraiment aimé. Il pensa au maître boulanger et aux autres apprentis, à ce tenancier joufflu. Comment s'appelait-il déjà... Mandred ?

— En outre, il y a la récompense !

Alceste doutait de voir un jour le moindre écu, mais s'abstint de commentaire. Il posa sa main sur l'épaule de la jeune femme.

— Écoute, nous devrions...

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase qu'il se retrouva projeté au sol, face contre terre, Oriana à califourchon sur son dos, la lame de son poignard plaquée sur sa jugulaire.

— Ne refais jamais cela ! hurla-t-elle. Ne pose plus jamais tes sales pattes sur moi !

Horrifié, Alceste resta sans réaction face à la colère de la jeune femme, qui le fixait, une lueur meurtrière au fond des yeux. Après un moment qui lui parut une éternité, elle se retira et regagna sa couche sans un mot.

Dès l'aurore, profitant d'une accalmie, les messagers reprirent la route en forçant l'allure. Alceste n'arrivait pas à suivre la cadence infernale imposée par le garde.

— Une pause, il faut faire une pause ! supplia-t-il.

Oriana, essoufflée, s'arrêta, les mains posées sur les hanches. Horst se résigna à faire de même.

— Derrière cette colline, nous devrions apercevoir le lac Gelé. Il précède la forêt d'Eslhongir.

Avant d'entamer l'ascension, tous étanchèrent leur soif. Alceste n'avait pas eu le temps de repenser à la réaction violente d'Oriana, à son visage distordu par la colère, à ses joues empourprées. Il n'osait la questionner au sujet de leur dispute de la veille, car elle agissait comme si rien ne s'était passé.

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !