L'IVRESSE D'ALCESTE

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— Mon gars, tu devrais arrêter de boire !

Manfred l'aubergiste avait pitié de l'adolescent qui titubait, agrippé au comptoir. Il ne devait pas avoir plus de seize ans. À cet âge-là, on était déjà un homme au pays d'Eschizath. Mais celui-ci semblait à peine sorti de l'enfance. Ses cheveux châtains bouclés s'étalaient sur de frêles épaules. Bien qu'un léger duvet parsemât son menton, ses grands yeux écarquillés trahissaient sa juvénilité. De taille moyenne, plutôt maigre, il n'affichait pas l'athlétique prestance des mâles de la contrée, dont les paysages et le climat avaient façonné les muscles.

— As-tu encore quelque écu au moins ? s'informa le tenancier.

Sa santé l'inquiétait autant que sa situation pécuniaire.

Combien de clients de l'auberge, la bourse vide, n'avait-il dû traîner de force à l'office du bailli ? Sans parler des mauvais payeurs que l'alcool rendait agressifs ! Le gros homme avait vu défiler toute la misère citadine dans son établissement. Depuis le début du siège, sa taverne ne désemplissait plus. Après tout, ses tord-boyaux n'insufflaient-ils pas un peu de courage aux habitants ? À sa manière, Manfred participait à l'effort de guerre, galvanisant les défenseurs. La plupart étaient au bord de l'effondrement. Ces pauvres gens n'aspiraient qu'à reprendre leur existence antérieure. Tous tenaient bon pour leurs familles, qui avaient trouvé refuge dans la cité. Des femmes et des enfants, des vieillards, otages de la sordide guerre déclarée par ce tyran belliqueux !

— Quel est ton nom, jeune sot ? demanda Manfred dans une nouvelle tentative.

— Al... Alceste ! bégaya l'intéressé passablement aviné.

Au même moment, la porte d'entrée s'ouvrit avec fracas. Quatre hommes armés firent irruption, arborant l'insigne de l'Ordre sur leurs uniformes immaculés.

— Tavernier, donne-nous à boire de ta meilleure piquette ! exigea le plus imposant, qui avait asséné le coup de pied.

Manfred s'empressa de satisfaire les nouveaux arrivants. Les gardes de l'Ordre étaient très respectés, au service du Dieu unique et de la population. Ces soldats de la foi bénéficiaient d'une grande mansuétude de la part des membres du conseil.

— Voilà, voilà ! se hâta l'aubergiste.

Il servit à chacun une large rasade de son vin réservé aux hôtes de marque, lesquels burent en silence, observant la salle. Certains habitués de l'établissement s'éclipsèrent vers la sortie. D'autres, mal à l'aise, fixaient le fond de leur verre. Par pure politesse, Manfred s'enquit auprès de celui qui devait être le chef de la raison de leur visite. L'intéressé tourna vers lui un visage buriné, taillé à la serpe. Il était rasé de près, ses cheveux poivre et sel coupés court. Sa carrure athlétique forçait le respect.

— Je m'appelle Horst Trebor, sergent au service de l'Ordre. Nous recherchons des volontaires pour une mission de la plus haute importance.

Il haussa le ton pour être bien entendu de tous :

— Chaque volontaire se verra rétribuer d'une somme de mille écus.

Une rumeur parcourut l'assistance : le montant annoncé était considérable !

— Et qui faudra-t-il tuer pour mériter une telle récompense ? questionna un client rougeaud attablé devant plusieurs pintes de bière.

— Ce n'est pas le temps de la plaisanterie ! gronda Horst. Notre cité vit des heures sombres. L'ennemi a lâché ses meutes fanatiques. Ses loups affamés dévorent notre citadelle. Reste-t-il encore dans cette pièce des hommes courageux, motivés par une noble tâche ?

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !