LE CONSEIL DES TRENTE

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Le moment fut venu où l'esprit dut recouvrer son emprise. En ces temps obscurs, le fer et le sang dominaient sans partage le pays d'Eschizath. Les hordes de Morgaste, seigneur des Terres Noires, déferlèrent sur la contrée jadis havre de paix. L'incursion survint au solstice d'hiver par la Marche du Sud. L'attaque fulgurante perça aisément les maigres défenses. Puis, l'armée déchaînée détruisit tout sur son passage. Les places fortes jalonnant la route qui menait au centre du pays résistèrent héroïquement ; toutes furent rasées et leur population massacrée. Ni la froide morsure du gel ni le manteau épais de la neige ne freinèrent l'irrésistible avancée. Les blancs paysages se maculèrent de sang et de boue par la faute des soldats aux boucliers noirs.

Le prince Morgaste avait méticuleusement préparé l'invasion. Il avait d'abord réquisitionné tous les forgerons des Montagnes Noires, réputés depuis toujours pour la qualité de leurs lames forgées. Dans la principauté, les mines de fer abondaient et le savoir métallurgique s'était considérablement développé. Les armes et les engins de guerre furent fabriqués en grande quantité.

Morgaste somma ensuite tous ses féaux d'honorer leur serment d'allégeance. La redoutable armée ainsi constituée n'attendait plus que l'ordre de marcher sur l'ennemi. Le prince belliqueux entama sa campagne par l'envahissement des petits royaumes limitrophes. Ceux-ci tentèrent vaillamment de résister, mais la rapidité et la violence des attaques eurent raison de leur courage. L'annexion de ces contrées achevée, le conquérant se concentra sur son objectif principal.

Depuis une lunaison maintenant, l'Armée Noire assiégeait la capitale, Espélia. La citadelle, réputée imprenable, dressait fièrement ses tours de granit visibles à des lieues à la ronde. Disposant de ses troupes comme de ses propres mains, Morgaste étrangla méthodiquement la ville. Les unes après les autres, toutes les voies d'accès à la cité furent condamnées. Inlassablement, les machines de siège pilonnaient les fortifications, tandis que la soldatesque, subjuguée par son impitoyable monarque, lançait des assauts frénétiques. Tel le lierre parasite couvrant les murailles, les échelles humaines striaient les remparts. À maintes reprises, les chemins de ronde de la citadelle se révélèrent le théâtre d'affrontements sanglants. Chaque fois, la masse des assaillants vociférant se heurta à la résistance opiniâtre des défenseurs.

Le froid sévissait particulièrement en cette saison hivernale. Des températures négatives entraînèrent le gel d'une partie des sources d'eau potable de la cité. Seul leur courage permettait aux habitants de survivre. Pourtant, inexorablement, l'étau se resserrait sur la capitale.

Le conseil des Trente, qui administrait le pays, se réunit en urgence dans la salle des Heaumes, située au dernier étage du donjon. Ses membres, choisis parmi la guilde des marchands et des artisans, les nobles et le clergé, affichaient une mine austère. Nul suzerain n'avait jamais régné sur cette terre fertile, particularité qui attisait la convoitise des puissants voisins. Le premier conseiller, Othe Monclart, siégeait à l'extrémité de la longue table. Grand barbu dans la force de l'âge, il bénéficiait d'une autorité naturelle, héritage de ses années à exercer en tant que margrave. Impuissant, il avait assisté au déferlement des troupes de Morgaste. Son front plissé était soucieux, ses paupières rougies par le manque de sommeil. Il leva le bras pour réclamer l'attention.

— Mes amis, comme vous le savez, l'heure est grave. La cité ne résistera plus longtemps aux assauts répétés des hordes de Morgaste. Les vivres s'amenuisent, l'eau manque cruellement. Les quelques offensives menées contre les positions ennemies n'ont pas abouti. À présent, il nous faut prendre une décision : devons-nous poursuivre la résistance ou capituler en négociant une reddition ?

Un silence lourd de sous-entendus succéda à la question posée. Chaque conseiller analysait la signification d'un tel choix. Tous savaient que le prince Morgaste ne connaissait pas la pitié. Il l'avait maintes fois démontré après ses nombreuses conquêtes. Dans le meilleur des cas, il réduirait les vaincus à l'esclavage et, plus vraisemblablement, exterminerait une partie de la population. Aucune des deux alternatives évoquées ne paraissait envisageable.

Soudain, un des membres revêtus de la soutane de l'Ordre, Alquin de Tolgui, se leva. Les adeptes de cette communauté vénéraient un Dieu unique, représenté par un disque solaire. Les mains noueuses du prêtre conservaient le souvenir des longues nuits passées à copier de précieux manuscrits, ses yeux bleus avaient perdu de leur éclat et ses cheveux blanchis. Mais, lorsqu'il prit la parole, l'assurance perça dans sa voix.

— Il existe une autre possibilité. Plus au nord, par-delà la frontière, s'étend le royaume mitoyen des Hisles. Son roi, Kilderic Ier, est un suzerain respecté par son peuple et ses vassaux sont puissants. Si nous lui demandons de l'aide, il enverra une armée à notre secours !

Le brouhaha des conseillers gesticulants accueillit sa proposition.

— Taisez-vous ! hurla Othe Monclart. En admettant que le souverain accède à cette demande, quel messager serait assez audacieux pour parvenir à ce lointain royaume ? Il lui faudrait traverser en plein hiver la forêt d'Eslhongir, puis gravir les monts Dunhevar où le blizzard sévit à cette période de l'année. Sans compter les loups et les autres créatures sauvages qui y pullulent. Nous l'enverrions à une mort certaine ! Lequel parmi nous se portera volontaire ?

À l'extérieur, le gémissement de la bise redoubla d'intensité. Têtes baissées, la plupart des édiles masquaient difficilement leur embarras.

— L'union et la solidarité augmentent les capacités des individus, rétorqua Alquin. Il faut choisir non pas un, mais plusieurs messagers. Un petit groupe aura plus de chance de passer inaperçu au travers des lignes ennemies. N'oublions pas que les guetteurs de l'armée de Morgaste surveillent nos moindres faits et gestes.

— Nous ne pouvons sacrifier des combattants. Ils sont indispensables à la défense de notre cité ! objecta Utle le marchand.

— Si nous choisissons des civils, argumenta un autre, ils franchiront peut-être plus facilement les barrages.

Tous les conseillers se mirent à parler en même temps. Le vacarme envahit la grande salle : la décision d'envoyer une équipe de messagers représentait un enjeu fondamental.

— Messieurs, calmez-vous ! Une seule interrogation est digne d'intérêt si nous retenons cette solution.

Othe Monclart attendit que le calme revienne à nouveau. Il posa alors la question qui brûlait toutes les lèvres :

— Comment allons-nous sélectionner ces messagers ? Si de tels fous existent ?

T1 - LES FRAGMENTS PERDUSLisez cette histoire GRATUITEMENT !