20 Epilogue.

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Au hasard des escales, nous avons re-croisé le grand catamaran à plusieurs reprises. A chaque fois, nous avons été accueillis à bord avec la même simplicité, la même franchise.

Sans nous l'avouer, il me semble que nous espérions cette rencontre à chaque arrivée dans un port : nous cherchions le grand oiseau des yeux et, souvent, nous regrettions de ne pas l'apercevoir. Nos soirées, dans notre tout petit bateau, nous semblaient un peu étriquées, limitées, tristes. Men Du était devenu trop petit pour porter nos rêves d'évasion, de large.

Souvent, nos conversations portaient alors sur un éventuel changement de navire : se séparer de celui-ci pour franchir le pas, abandonner nos habitudes de monocoque et se lancer dans l'aventure du multi.

Monocoque contre multicoque, les querelles à ce sujet enflammaient les forums comme les magazines de voile, séparant les aficionados en deux clans bien distincts : d'un coté les tenants d'une voile légère, rapide et confortable et de l'autre ceux qui, de plus en plus, nous apparaissaient comme les derniers défenseurs d'une tradition en passe d'être révolue. Nos amis, à bord de leur grand oiseau, jouaient dans une autre catégorie que nous et leur terrain de jeu, grâce à leur vitesse, était beaucoup plus étendu. Nous étions au coeur du paradoxe du voyage, balançant entre le désir d'aller plus vite et le plaisir luxueux qu'on éprouve à perdre son temps quand le déplacement offre tant de plaisirs qu'il importe plus que la destination.

La traversée vers une île sauvage est un long préliminaire dont l'accostage marque la fin, mais cette petite mort rapide et éphémère n'est rien en regard du plaisir des lents détours de la route sinueuse qu'on a empruntée pour y parvenir.

La voile, même rapide, demeure le moyen le plus efficace d'aller doucement et nos amis avaient trouvé le parfait compromis pour multiplier les escales comme les routes.

Rapidement, nous avions compris la raison pour laquelle leurs cordages colorés faisaient l'objet de tant d'attention de leur part : ils servaient autant à faire avancer le bateau qu'à leurs jeux érotiques quand le soir aux escales les cordes descendaient dans le carré et enrobaient les corps de leurs géométries savantes. Nadou s'était montrée circonspecte, ne comprenant pas en quoi le fait d'être attachée pourrait favoriser cet envol dont les navigatrices lui vantaient les mérites.

Un jour, bien plus tard, alors que nous naviguions au large de Belle-Ile et qu'elle reprenait de l'écoute de foc, elle me fit cette réflexion :

- L'écoute est un cordage qui relie la voile au bateau en lui transmettant la puissance du vent. C'est un lien qui n'attache pas comme une amarre mais qui au contraire relie l'immobile pesant du bateau à la caresse infinie de l'air en mouvement : nous naviguons grâce aux liens qui emprisonnent son souffle. 

J'aimerais bien que tu m'attaches.




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