Chapitre 5 (partie 1) : Affronter les regards

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Sa main dans celle d'Olivier, Sylvine pénétra dans la grande salle du Conseil, le cœur battant d'appréhension. Ils étaient les premiers, heureusement ; elle n'avait pas à affronter toute une foule d'un coup. Précédés de Gandore, ils s'avancèrent dans la grande salle, leurs pas résonnant sur le sol de marbre brillant. Les dimensions de la pièce semblaient imposantes, mais il était difficile d'en juger à la seule lueur que répandaient leurs lampes personnelles.

Leurs lampes... Sylvine caressa la sienne du bout des doigts, rassurée par sa douce présence à sa taille. Elle avait découvert ce nouvel accessoire à sa tenue au moment où Dame Élaine lui avait apporté ses bottes, des bottes souples et résistantes qui lui arrivaient jusqu'au genou. Elle s'était sentie plus forte, plus sûre d'elle, une fois celles-ci enfilées. Plus combative aussi.

Puis elle avait à nouveau été plongée dans la perplexité en voyant Dame Élaine lui tendre, ainsi qu'à Olivier, une sphère délicatement ornée. Elles étaient différentes : celle du jeune homme était enchâssée dans de délicates ramures feuillues et, à la grande surprise de Sylvine, s'était mise à dispenser une douce lumière jaune lorsqu'il avait activé un mécanisme caché au milieu des nervures en fer forgé. Elle s'était alors saisie de celle qui restait, étrangement émue de l'avoir entre ses mains. Ce qui lui plaisait le plus, c'était la magnifique tresse de cuivre qui entrelaçait la sphère, beaucoup moins finement travaillée que la décoration sur celle d'Olivier, mais dont elle aimait l'aspect brut et lourd, comme un bracelet païen... Et lorsqu'elle avait repéré le système d'allumage et activé ce dernier, elle avait été fascinée par la jolie lumière vert pâle qui en était sortie.

Celle de Gandore était encore différente : il s'agissait d'une magnifique sphère ivoire, enserrée de deux ondulations bleutées. Sylvine avait alors remarqué que c'était la source unique d'éclairage de la pièce et qu'elle avait été amplement suffisante pour éclairer sa lecture de la Prophétie tout autant que le déchiffrage des cartes par les deux hommes. Émerveillée par la prouesse technique tout autant que par la beauté de l'objet, la jeune fille jouait machinalement avec son orbe lumineux, le faisant passer d'une main à l'autre, quand Olivier le lui avait pris, et, effleurant sa taille en une tendre caresse, l'avait accroché à l'une des lanières qui pendaient sur sa jupe ajoutant, en guise d'explication sommaire :

— C'est ta lampe. Traditionnellement, nous les portons toujours sur nous à la nuit tombée.

Puis ils s'étaient dirigés vers la salle du Conseil, non sans un dernier "Courage, ma petite!" de Dame Élaine à l'encontre de sa protégée. Sylvine l'avait remerciée d'un sourire. Elle se doutait qu'elle allait en avoir besoin...

Une fois dans la salle, Gandore et Olivier s'arrêtèrent, manifestant la même hésitation. Le jeune homme finit par demander au Sage :

— À votre avis, où devons-nous placer Sylvine ?

— J'y ai déjà réfléchi, répondit ce dernier. Il ne faut pas qu'elle apparaisse trop au centre du C, elle y serait trop exposée. Néanmoins, elle ne peut plus figurer au milieu de la foule.

— Elle pourrait être aux côtés des Défenseurs. Vous savez qu'elle y a tout à fait sa place, avait insisté Olivier, devant la moue de Gandore.

— Non, là encore, on la remarquerait trop. Je pensais plutôt l'asseoir avec ta mère.

— Bien, avait finalement convenu le jeune homme.

Sylvine n'avait rien dit pendant cet échange, ne comprenant pas la moitié des termes utilisés, mais avait intérieurement fulminé d'être considérée comme une potiche qu'on place ou déplace en fonction du décor qu'on souhaite constituer. Cependant, à la pensée de faire la connaissance de la mère d'Olivier, elle oublia son irritation, toute à l'impatience de découvrir celle qui avait donné naissance à son amoureux.

Devant eux, arrivées par une autre entrée, d'autres personnes pénétraient dans la salle. Leurs lumières, toutes jaunes, éclairèrent davantage celle-ci et Sylvine découvrit, face à elle, une tribune en arc de cercle, vers le centre de laquelle un homme se dirigeait maintenant d'un pas mesuré, en discutant avec tout un groupe s'empressant autour de lui. Il était de taille moyenne, mais son air hautain et l'élégance de sa tenue, d'un gris argenté, le grandissaient. Il portait une veste croisée diagonalement sur son torse et agrémentée de boutons de nacre. Ses cheveux, gris également, étaient coupés court. Alors qu'il arrivait à sa destination, il jeta un coup d'œil distrait vers l'endroit où Sylvine et ses compagnons s'étaient arrêtés. Son regard perçant se posa sur Sylvine, la jaugeant froidement. Elle décida qu'elle n'aimait pas ce personnage. Et cette impression se confirma lorsqu'avisant les doigts entrelacés des deux jeunes gens, il trahit son mécontentement d'une crispation soudaine des mâchoires.

C'est alors que Gandore s'interposa entre Sylvine et l'homme irrité. Tournant le dos à celui-ci, le Sage prit fermement les deux bras de Sylvine et, plongeant son regard calme dans le sien, lui dit :

— Courage à la Gardienne de Citara !

Par ces mots, il essayait de lui faire voir un autre point de vue. Aux yeux du monde, elle n'était pas une pauvre petite amnésique, elle était leur Gardienne. Comprenant ce qu'il essayait de faire, elle le remercia de la tête. Puis, leurs chemins se séparèrent. Lui partait vers le haut de l'arc de cercle, tandis qu'Olivier la guidait vers le bas de ce dernier.

Une femme venait d'entrer dans la salle du Conseil à la suite de l'homme en gris, entourée de quelques dames et messieurs élégamment vêtus et qui parlaient à voix basse. Elle était très belle dans sa robe damassée qui bruissait à chacun de ses pas, mais d'une beauté mélancolique. Elle glissait, indifférente et lointaine, vers sa destination, quand son regard triste, en se posant sur le couple qui venait à sa rencontre, s'anima soudain. Arrivée près d'elle, Sylvine nota avec étonnement que ses cheveux, retenus sur le haut de la tête par un diadème de pierres vertes, retombaient en longs rubans d'argent étincelants. Leur couleur ne signalait pas un âge avancé : le beau visage impassible ne montrait aucune ride.

—Mère, lui dit tendrement Olivier, lâchant la main de Sylvine pour baiser celle que la belle apparition tendait vers lui. Puis-je vous confier Sylvine ?

La mère d'Olivier sourit avec bienveillance à la jeune fille :

— Avec plaisir, venez vous asseoir à côté de moi, mon enfant.

Son fils, après une ultime pression sur sa main et un dernier regard d'encouragement à son aimée, tourna les talons pour se diriger à son tour vers le haut de l'arc de cercle. Notant à nouveau la forme de la tribune, la jeune fille comprit alors les propos de Gandore sur le fait qu'au centre du "C", elle aurait été trop exposée. Là où elle était, en bas du fameux "C", elle était beaucoup moins remarquable. Elle acheva de prendre place sur un banc capitonné de rouge, aux côtés de la mère d'Olivier. Mal à l'aise, elle ne savait que dire à cette dernière, qui regardait, le visage à nouveau assombri, son fils s'éloigner. Semblant vouloir chasser ses tristes pensées, la belle dame se pencha alors vers Sylvine et lui demanda, après une certaine hésitation :

— Alors mon enfant, la mémoire vous est-elle revenue ?

Et comme celle-ci secouait négativement la tête, elle reprit gentiment :

— Je suis sûre que tout finira par rentrer dans l'ordre, ne vous inquiétez pas trop. En tout cas, mon fils a manifestement su se rappeler à vous...

Sylvine s'empourpra, gênée, ne sachant que répondre...

— Humm, oui, je, enfin nous... C'est à dire, madame, euh... Dame...

— Excusez-moi, j'aurais dû commencer par refaire les présentations au lieu de vous taquiner : je suis Dame Sopheline.

— Enchantée, euh, de faire votre connaissance, bredouilla la jeune fille, tout en cherchant désespérément une réponse intelligente à apporter à l'observation de son interlocutrice.

Comment évoquer avec une mère la passion que son fils vous inspirait, au point que ce soit la seule chose dont vous vous souveniez ? En tout cas, quelque chose disait à Sylvine qu'amnésie ou pas, elle n'était pas très douée dans l'art de la conversation.

Tempétueuse SylvineLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant