8 - Fuites et plans

49 4 4


Les couloirs défilaient au pas de gymnastique de Nathanaël de Luz alors qu'il s'enfonçait dans le cœur de sa Maison. Ses vêtements et ses cheveux flottaient sauvagement autour de lui, mais il n'y fallait voir aucune aberration dramatique : un sylphe suivait son sillage, avec les conséquences que ça entraînait en matière de courants d'air.

On voulait le tuer.

Cet état de fait invoquait des souvenirs d'enfance.

On te tuera, Nathanaël. On te jettera de la Tour.

Il courait : ils se lasseraient. Leur intérêt mourrait avec le jour ; leurs menaces se tairaient, écrasées par celles des nourrices. Rassuré ? Certes pas. Les femmes chargées de leur éducation lui en voulaient toujours de les forcer à recadrer les petits sieurs causant moins de problèmes que lui. Il sentait bien qu'un jour elles choisiraient de régler le conflit en n'intervenant plus.

Il fuyait. Il se cachait. Agir sans réfléchir le rendrait imprévisible et ses poursuivants abandonneraient. Ça finirait bien par fonctionner.

Que chantait-il là ? Il se frappa le front, se força à revenir au présent. Il ne s'agissait plus des petites terreurs de la nurserie ; aucune nourrice, aucun adolescent exaspéré ne le sortirait de cette situation. Et pour croire que couper son bon sens dans sa fuite le mettrait à l'abri de professionnels de la traque avec un doigt de jugeote, il fallait bien avoir gardé l'innocence de ses six ans.

Le problème le plus urgent à résoudre était de rejoindre le nouveau maître de la Maison Luz ; si Nathanaël s'en remettait à son autorité, il se trouverait protégé d'une arrestation que le Seigneur de Sarh devrait alors négocier avec...

Avec qui, d'ailleurs ?

En toute logique, il n'existait qu'une seule candidate à la reprise du titre : sa cousine Émeline. Son oncle Ariel, sa tante Mazarine et ses cousins Judicaël et Églantine étaient tous d'heureux parents alors qu'un maître de Maison ne devait posséder aucune descendance ; son cousin Abigaël se trouvait sur le point de se marier ; quant à sa nièce Martine, elle n'avait pas atteint l'âge requis. À moins que la Maison eût été placée sous tutelle – il frémit. Le conseil n'aurait tout de même pas osé les humilier ainsi.

Non, ce devait être Émeline. Le conseil ne la portait pas dans son cœur à l'époque de leur présentation comme potentiels maîtres de Maison, mais ses membres s'étaient renouvelés depuis. Son aménité et ses prises de position prudentes, jugées preuves de faiblesse dans le temps, méritaient d'être reconsidérées en sa faveur vu les résultats de la, hum, force de caractère de Nathanaël.

Concevoir la très douce Dame de Luz tenir tête au poli, mais inflexible Casiel de Sarh n'enchantait pas plus que ça l'objet du futur débat. Bah, s'il la trouvait, il pourrait toujours contrôler lui-même ses décisions et s'assurer qu'elle allât dans son sens...

Tant que sa pensée naviguait entre passé et futur, elle lui remémora l'année où quelqu'un d'autre, tout aussi bien intentionné que lui, s'était taillé sur mesure un poste d'éminence grise en usurpant son autorité alors qu'il luttait avec sa fatigue. N'avait-il pas juré un serment du genre : plus jamais ça, et jamais lui ? Il lui semblait bien.

Que la vie devenait compliquée quand on cultivait des principes.

Nathanaël, rêves-tu ?

Il sursauta.


Par réflexe, il avait arpenté les salons et bibliothèques où flânaient d'ordinaire les membres de sa Maison à cette heure de la nuit ; personne, évidemment. La bonne vieille fascination envers les aventures du ciel poussait à la célébration des solstices et équinoxes, aucune âme du monde ne restait chez elle à ces dates à moins d'inviter toutes les autres.

MirageWhere stories live. Discover now