3 - La descente

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Un souci dans la géométrie des lieux fronça les sourcils de Nathanaël. Il ignorait si sa compagne de cellule avait remarqué le même : il n'était pas encore très spécialiste du langage incorporel des courants d'air.

— Nous avons un problème.

Quel est-il ?

Si elle n'avait rien vu, mieux valait démontrer par l'exemple que de se lancer dans une explication à rallonge. Sans répondre, à l'intersection suivante, il prit à droite. Puis encore à droite. Toujours à droite. Résolument à droite.

— Interromps-moi si tu sens que je m'égare, nous avons tourné quatre fois à angle droit dans la même direction sans rien perdre en longueur d'escalier, donc nous sommes revenus au même point, à l'altitude près, plus basse de quatre paliers.

Plaît-il ?

— La dernière volée de marches où je t'ai adressé la parole est censée se trouver au-dessus de nos... de ma tête, or si nous levons les yeux, que voyons-nous ?

Avant d'avoir pu poursuivre la manœuvre, il frissonna d'un vent désagréable dans son col, accompagné de quelques mots cinglants :

Je n'ai pas d'yeux. Je ne veux pas d'yeux. Garde tes standards humains pour toi.

Nathanaël prit une grande inspiration et répéta un mantra qui lui apportait un réconfort spirituel immédiat dans les cas d'urgence. Celui-ci s'avéra moins efficace que d'ordinaire, peut-être parce qu'il lui était difficile de planifier la mise en portefeuille du lit d'un sylphe, vu que, d'après ses connaissances, ces bestioles-là ne dormaient pas.

— L'amie, nous n'allons pas pouvoir travailler ensemble si tu t'offenses aussi aisément.

Tu joues les patrons quand tu sais que je n'ai pas d'autre choix que de te suivre, c'est ta langue dont nous nous servons pour parler, et il faudrait en plus que je me laisse insulter ?

— Écoute, l'amie, je veux bien que tu ne cultives guère d'adoration pour le genre humain, mais ne me cherche pas querelle sans raison, veux-tu ? Au fait, si tel n'est pas ton cas, je possède moi-même un nom : Nathanaël de Luz, mais comme je ne voudrais pas que sa longueur et sa complexité mettent à mal les capacités mémorielles de ton absence de tête, tu peux m'appeler Nat et t'en enorgueillir, car c'est là un sobriquet que je réserve à mes meilleures fréquentations.

Tu parles trop.

— Possible. Ne t'en prends qu'à toi-même. De quoi parlions-nous ?

Moi de rien, toi du plafond.

— Oui. Donc.

Il leva les yeux, et sans doute la sylphe fit-elle de même, à sa façon. L'Illusion d'un firmament gris s'étendait d'un horizon à l'autre ; Nat nota l'absence de nuages et la dégradation aérienne aussi parfaite que grise. Ce détail sentait le travail bâclé. Oublier la couleur bleue ? Non mais franchement. Le responsable aurait été à ses ordres, il serait déjà en train de rédiger sa démission sous dictée.

Le ciel. Et ?

— Voilà.

Quel rapport avec les marches ?

— Si au-dessus de nous, il n'y a que le ciel, sur quelle espèce de sol évoluions-nous pas plus tard que voilà cinq minutes à peine ?

Ah...

Dans un soupir découragé qui lui gonfla les joues, Nat se laissa tomber sur le palier et s'y affala, mains croisées derrière la tête. Ses prunelles se vissèrent d'abord au plafond incolore, puis contemplèrent le mystère de ses propres paupières.

MirageWhere stories live. Discover now