1 - Les marches

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Les marches s'étendaient, infinies, solennelles, terrifiantes. Bois à l'aspect de pierre ou pierre couleur de bois, la matière en était mal définie. L'horizon s'y découpait en dents de scie. Chaque pas offrait le même choix : le vide en face, la descente à gauche et à droite. Remonter ne s'envisageait qu'en faisant demi-tour, et les marches n'avaient pas été conçues pour le permettre.

Leur prisonnier songeait que le pire des précipices penchait. Bien pire que la chute libre : la certitude de heurter degré après degré, de s'y meurtrir toutes les chairs, fracasser tous les os. Les gradins ne glissaient pas outre mesure mais il ressentait l'aspiration du vide en démangeaison dans la plante des pieds. Son vertige se moquait de ce que tout le décor fût factice.

Il ne pouvait que suivre le fil directeur de l'escalier sans fin. Une coopération à l'imprudence calculée : il avait la quasi-certitude qu'on ne tenait pas à le tuer – pas dans l'immédiat. Seule cette conviction tenait à distance le désespoir.

Une marche, une autre marche, encore une. L'homme déglutit. Même dans sa position, il tenait à conserver sa dignité. Il ne supplierait pas. Il ne virerait pas cinglé. Inutile de leur faire ce plaisir. Il imaginait mal ses persécuteurs. Leur visage devenait flou, leur psyché incertaine. Existaient-ils ? Oh, allez, oui. Les marches, en revanche, non.

Il se souvenait à peine d'où lui venait cette conviction.

Tout, autour de lui, n'était qu'Illusion. Image abusive, plus vraie que le réel, conçue et créée par quelqu'un. Comme toute rêverie, elle fonctionnait selon la logique de son créateur. Il lui suffisait de la comprendre, et la solution viendrait.


Le vide gagna : il fit un faux pas. Sa cheville se trompa d'angle, sa botte s'en trouva sans appui. La chute ne pouvait pas le blesser. Sa cellule mesurait trois mètres sur trois. Il ne s'élevait que de sa propre hauteur, soit peu ; qu'il gardât les bras devant lui et il ne lui arriverait rien. Il s'y appliqua.

Un violent courant d'air s'engouffra dans ses manches. Il s'en trouva projeté sur le palier et atterrit sur sa hanche.

Stupéfait, il oublia toute idée de progression et s'assit en tailleur. Une part de lui-même un peu moins confuse que le reste lui soufflait qu'il était temps de se poser et de réfléchir.

Il y avait l'escalier : une Illusion évidente, inutile de tester l'hypothèse. Pas une marche n'existait, l'impression de descendre venait d'une construction de son esprit à partir du dénivelé.

Il n'y avait aucun indice de vent. Pourquoi l'aurait-il imaginé ?

Indiquait-il une présence ? Un compagnon de cellule ?

— Eh oh ?

Pas de réponse.

— B... bonjour !

Mal à la mâchoire. Il serra les dents, toussa une ou deux fois. Sa gorge cuisait, sèche, et sa voix sonnait altérée. Si longtemps qu'il ne s'était pas prêté à l'exercice.

— Je m'appelle...

Une seconde de mémoire confuse.

— ... Nathanaël ! Nathanaël de Luz...

Pas de réponse.

— Si vous m'entendez... Faites un signe !

Et le vent de se déchaîner en rafales.

— Savez-vous d'où provient ce courant d'air ?

L'atmosphère remuait étrangement : des tourbillons de poussière naissaient sur l'escalier, une brise tiède s'engouffra même dans son col. Incompréhensible. Il subodora un ventilateur à l'hélice respectable. N'aurait-il pas dû l'entendre s'activer ?

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