La Fuite - 1

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Le déclic... Qu'est-ce qui amenait une vie à basculer ? Qu'est-ce qui avait fait basculer la mienne là, il y avait quelques minutes, sous la douche ? Nue comme un ver, essoufflée d'avoir trop pleuré, mon légendaire optimisme avait coulé le long de mon corps pour s'échapper par le siphon de ma baignoire. J'avais appelé à l'aide, à l'intérieur de ma poitrine comprimée par une main que je ne connaissais pas. Puis, j'avais imaginé m'habiller à toute vitesse pour me ruer chez une amie, pleurer sur son épaule, lui dire toutes ces noires pensées qui m'assaillaient soudain. Mais quelle amie ?

Stéphanie sortait d'une longue dépression et se reconstruisait avec peine : il était hors de question que je la plombe avec mes histoires de quarantenaire qui se sentait seule. Hana était à des centaines de kilomètres de moi, avec ses cinq enfants qui la couvraient d'amour en cette fête des Mères : je n'allais pas pleurnicher au téléphone en un moment pareil ! Qui d'autre ? Mes voisines Sylvie ou Catherine ? Allons, elles aussi avaient mieux à faire. Et puis, on se connaissait peu : on partageait surtout des fous rires, quelques contrariétés, mais jamais de sujets graves ou intimes.

Non, il fallait que je me rende à l'évidence : je n'avais personne autour de moi. Personne chez qui déverser mon trop-plein de larmes. Personne. Allons, pourquoi est-ce que je n'arrivais pas à me raisonner, comme d'habitude ? Ce n'était pas la première fois que j'avais un peu le cafard, cela allait passer... Mais la boule qui serrait ma gorge me disait le contraire : non, cette fois-ci, cela ne passerait pas. Cela couvait depuis trop longtemps. Cela me grignotait depuis des mois. Cela voulait sortir, maintenant.

L'idée de m'habiller et de partir m'obsédait. Je ne travaillais pas ce soir, les enfants jouaient à la console dans leur chambre, le mari bricolait en bas. Si je traversais la maison tout de suite, sans faire de bruit, comme une mauvaise idée traverse un esprit, personne ne s'apercevrait de ma disparition avant... Avant quand ? Avant l'heure du repas. L'heure où chacun se rappelait de mon existence et venait me poser la question rituelle : « On mange quoi, ce soir ? » Trois heures me séparaient du dîner. Trois heures de liberté. Trois heures pour aller le plus loin possible de ma maison, de ma famille, de ces amies que je n'avais pas. Trois heures où personne ne saurait que j'avais disparu.

Je regardais l'eau couler le long de mon alliance. Cela faisait vingt ans que je la portais. Mon doigt avait un peu gonflé autour, s'adaptant à cette rigide contrainte. Si je l'enlevais, une marque blanche me rappellerait ce lien qui m'avait entravée si longtemps... La marque pouvait-elle s'estomper avec le temps ?

Je coupai l'eau. Ce n'était pas dans mes habitudes de traîner ainsi sous la douche, mais personne ne s'en était inquiété. J'étais là, mais comme toujours invisible. J'étais celle qui servait, anticipait, prévoyait, tenait un planning pour que la vie des autres se déroule sans heurts. Peu importait si la mienne se révélait de plus en plus chaotique, si je ne parvenais plus à prendre soin de moi, à faire ce que j'aimais. Au fond, qui s'en souciait ? Qui s'occupait de moi ? Qui me demandait des nouvelles ? Mes amis sur Facebook ? Il y avait de quoi rire tant c'était pathétique. Non, il fallait que je me rende à l'évidence : j'étais la seule à pouvoir prendre soin de moi, et il était temps que je le fasse !

De nouveau, je me vis habillée en train de traverser la maison silencieuse. Dire adieu à cette vie, en serais-je capable ? Mon souffle s'accéléra et des larmes coulèrent encore. Laisser mon mari ? Celui qui partageait ma vie depuis tant d'années et à qui j'avais juré que ce serait jusqu'à la mort ? Laisser mes enfants ? La chair de ma chair, ces êtres pour qui je serais prête à tuer ? Laisser ma chienne ? Je fermai les yeux, prise d'un vertige. Une terrible pensée venait de s'imposer à moi : je ne serai pas capable de laisser ma chienne ! Alors que je serais prête à abandonner toute ma famille, cette famille qui ne m'avait pas souhaité la fête des Mères aujourd'hui, cette famille qui me demandait tous les soirs ce qu'on allait manger, cette famille qui m'usait aussi sûrement qu'un torrent creuse une montagne, je ne pouvais pas laisser ma chienne derrière moi. Je n'étais pas aussi forte qu'une montagne. J'avais un cœur, des sentiments, mais personne ne semblait en tenir compte. Sauf elle, Laïka, qui m'aimait sans rien demander en échange. Je la voyais dans ces yeux, cette petite lueur qui s'allumait quand je rentrais à la maison, cette envie de se coller contre moi, de ne jamais me lâcher. Si jamais je partais, qui serait capable de lui donner un peu d'amour dans cette famille d'ingrats ?

Je croisai enfin mon regard dans le miroir. Je n'osais pas lever les yeux, depuis de longues minutes, redoutant de découvrir le visage blafard et les yeux rougis qui ne manqueraient pas de m'accueillir. Non, ce n'était pas moi dans la glace, ce n'était pas possible. J'essuyai frénétiquement le miroir, dans une ultime tentative de retrouver la femme souriante et pleine de vie que j'y avais croisée durant toutes ces années. Mais le zombie continua à me contempler, m'obligeant à reculer et à détourner le regard.

Je m'étais perdue. Sur cette route bien droite qui me plaisait, au détour d'un chemin, j'avais perdu mon âme. Quand ? Où ? Cela n'avait plus vraiment d'importance. Je ne pouvais plus rester là, ce serait attendre la mort : il fallait que je réagisse ! Il fallait trouver encore une dernière étincelle, quelque part en moi, un sursaut d'énergie, juste assez pour prendre une valise, mes papiers, ma chienne et les clefs de la voiture... C'était ça ou mourir.

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