Chapitre 1 : Être

Depuis le début
                                                  

— Pauvrette, c'est sûr que vous ne pouvez pas vous souvenir de tout le monde, avec ce qui s'est passé ces dernières journes, je comprends bien, allez. Je suis dame Élaine d'Enu, je m'occupe de la gouvernance de la Demeure de Sieur Rochelaure, vous vous souvenez ?

Interloquée, et même de plus en plus paniquée par les propos de la vieille dame, la blessée secoua négativement la tête.
Un peu plus déçue qu'elle ne voulait l'admettre, dame Élaine l'aida avec précaution à se redresser contre le dossier du lit.
Au bord du vertige, la jeune femme essaya par tous les moyens de se concentrer sur ce qui lui arrivait, de trouver des points de repère.

— Quel jour sommes-nous ?

— Trois journes après la grande déroute des maudits, annonça fièrement sa garde-malade.

L'angoisse étreignait maintenant totalement la jeune blessée.

Livide, elle avait refermé les yeux et appuyait sa tête contre le montant du lit.

Au bout de quelques instants d'une bataille intérieure épuisante, pendant lesquels dame Élaine s'affaira à remettre les draps d'aplomb, elle se décida alors à poser la question qui s'était brutalement imposée à elle lorsqu'elle avait repris connaissance. Une question à laquelle, elle l'admettait maintenant, son esprit empli de confusion ne pouvait trouver de réponse.

Elle prit une profonde respiration, planta son regard fermement dans celui de Dame Élaine et, dans un souffle éperdu, demanda :

— Qui suis-je ?

Depuis, elle attendait.

Sa question n'avait pas eu de réponse, car à l'énoncé de celle-ci, dame Élaine avait poussé un cri d'effroi, porté les mains à son visage puis, saisissant ses lourdes jupes, s'était ruée hors de la chambre, en quémandant, allez savoir pourquoi, un gant d'or...

Et donc, la jeune fille attendait, en fouillant vainement dans ses pensées, pour retrouver trace de qui elle était et de ce qui lui était arrivé.

Des images lui revenaient, toujours les mêmes, d'une ruelle sous la brume et d'une course-poursuite effrénée. Puis le trou noir.

Mais rien d'autre que cela. Rien avant. Ni le pourquoi de sa présence dans cette funeste ruelle ni comment elle s'en était sortie, ni, tout simplement, la conscience de sa personnalité, de sa vie tout entière.
Afin de ne pas se laisser submerger par une nouvelle crise d'angoisse, elle se concentra sur la découverte du lieu qu'elle occupait.

Il s'agissait d'une jolie chambre aux meubles de bois ciré, aux murs peints de vert pâle et décoré de fines fleurettes blanches.

Face au lit se trouvait la porte, restée ouverte sur un escalier, lui aussi de bois. Dans un coin de la pièce, se tenait un bel évier de porcelaine blanche et, sur le mur de droite, une sorte de coiffeuse, sous laquelle une chaise élégante avait été poussée. Il n'y avait, sur ce meuble, aucun objet personnel qui aurait pu lui en dire plus long sur elle – à supposer, bien sûr, que la chambre fût la sienne. Mais la table était surmontée d'un miroir en forme de soleil. Un miroir...

Lui vint alors l'envie impérieuse de savoir à quoi elle ressemblait.
S'appuyant sur ses coudes, se mouvant avec lenteur mais décision, elle fit pivoter ses jambes, lourdes comme du plomb, afin de se retrouver en position assise. Après avoir lutté contre l'étourdissement occasionné par ses mouvements, le souffle court, mais les yeux toujours fixés sur la jolie table au miroir, elle s'agrippa aux montants du lit.
Garder l'équilibre n'était pas une chose facile, d'autant que la souffrance, un instant oubliée pendant ses réflexions et son observation des lieux, était revenue de plus belle, le martèlement de ses tempes accentuant son impression de déséquilibre.

Tempétueuse SylvineLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant