Burn the Witch - partie 1

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Reste encore
Oublie le temps reste encore un peu
Comme l'été reste encore, encore
Comme l'enfance reste encore un peu

Nolwenn Leroy & Laurent Voulzy, Reste encore


La jeune fille est seule, assise sur le trottoir à côté du centre commercial. Elle a entouré de ses bras ses genoux remontés sous son menton, dans une attitude à la fois de défiance et de repli sur soi. Elle tremble tellement elle a froid ; son jean sombre et son léger sweat-shirt noir sont déjà trempés par la pluie, ses baskets aussi. La capuche rabattue sur ses longs cheveux blonds n'y fait rien, car toute la chaleur du monde l'a désertée. Seuls quelques centimes remplissent le gobelet en carton posé devant elle, des piécettes déposées là distraitement par les promeneurs. Il est midi passé, et elle se demande déjà où elle trouvera un endroit où dormir ce soir. Pas sous les étoiles, elle l'espère.

Des Doc Martens noires et usées s'arrêtent devant le gobelet. Puis une voix féminine, aiguë mais décidée, s'adresse à elle :

— Hey, tu ne devrais pas rester là.

L'adolescente lève la tête, plisse les yeux face au blanc aveuglant des nuages, et croise le regard d'ambre d'une femme pas beaucoup plus âgée qu'elle. Ses cheveux châtains mal coupés s'échappent d'une capuche fourrée qu'elle lui envie soudain. Le visage de la nouvelle venue, bien que jeune, arbore la dureté qu'elle a déjà eu l'occasion de croiser ces derniers jours. Elle aussi vit dans la rue, et peut-être depuis longtemps.

— Viens, insiste l'inconnue.

Elle tend la main à l'adolescente afin de l'aider à se lever. Cette dernière récupère son maigre butin, puis la suit sans discuter. Une folie, elle le sait. Faire confiance à cette fille pourrait se retourner contre elle, même si l'inconnue n'a pas l'air bien méchante. Elle la mène dans une rue voisine, à l'abri de la pluie sous une porte cochère.

— C'est le territoire de Logos ici, fait-elle. Tu ne peux pas rester là, ça t'attirera des ennuis.

La jeune fille hausse les épaules sans répondre. Ce nom lui évoque bien quelque chose, mais ça ne lui fait ni chaud ni froid. Elle se fiche bien de ce qui peut lui arriver à présent. L'inconnue sort une cigarette de la poche de son manteau, et ajoute :

— Logos traîne dans le coin depuis des années. Il n'aime pas qu'on vienne faire la manche sur ses plates-bandes, et il finira par chercher la merde pour que tu dégages. Ou pire.

La jeune fille baisse la tête, fixe ses chaussures. Elle ne pouvait pas savoir. L'inconnue se radoucit.

— Tu n'es pas là depuis longtemps, c'est ça ? l'interroge-t-elle. En fait, tu es SDF depuis peu.

— Mon père m'a foutue dehors il y a deux semaines.

— Oh, je suis désolée.

Le sourire qu'elle lui adresse est sincère. L'adolescente ne comprend pas comment sa nouvelle amie peut compatir à sa situation alors qu'elle-même doit vivre dans la rue depuis beaucoup plus de temps. Après quelques secondes d'hésitation, elle se force à lui demander :

— Tu sais où je peux dormir ce soir ?

À sa grande surprise, l'inconnue éclate de rire.

— Évidemment, répond-elle, je ne vais pas te laisser toute seule. Je squatte un parking à la Défense. On ne t'embêtera pas, là-bas. Jolie comme tu es, tu risques de t'attirer des emmerdes. Au fait, je m'appelle Hazel. Et toi ?

— Cécilia.

— Welcome home, Cécilia.

Hazel entraîne Cécilia à travers le dédale de rues menant au quartier de la Défense, là où, dit-on, des dizaines de sans-abri trouvent refuge sous terre. Un univers à part, à la marge du monde.

Burn the WitchLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant