Chapitre 3, Bizarre

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Le son régulier des appareils qui l'entourent le berçait jusque là. Le brouhaha soudain provoqué par le klaxon frénétique d'un usager de la route acariâtre le tire de l'inconscience. Il n'ouvre pas les yeux immédiatement, goûtant à la sensation d'immobilisme douillet avant d'accepter de quitter l'écrin du sommeil. "Coma" serait plus juste. Son regard trouble se pose sur le décor d'une chambre d'hôpital. Son incapacité à retrouver le contrôle de son corps le laisse dans l'expectative. La découverte de la présence d'un corps étranger dans sa bouche et sa gorge et la soudaine discordance entre son rythme croissant de respiration et celui que lui impose l'appareil de survie le fait paniquer. L'augmentation subite de sa fréquence cardiaque déclenche des alertes. Incapable de bouger, il ne peut se libérer seul de l'entrave. Fort heureusement, une infirmière déboule presque aussitôt dans la pièce pour s'occuper de lui et le rassurer.

Une horde de blouse blanche débarque pour débrancher la plus grosse partie du matériel. L'instant à la fois le plus désagréable et agréable de l'opération est le moment où on le débarrasse du tube invasif.

- Comment vous sentez-vous ?, demande un médecin.

Comment te répondre, espèce de crétin, quand notre bouche est restée ouverte pendant plusieurs jours sans bouger ? Jean-Marc fulmine devant la bêtise de l'interne.

- Ne vous inquiétez pas, on a prévenu votre femme.

Super, se dit le père de famille. Ce n'est pourtant pas la première nouvelle qu'il aurait voulu entendre. Son dernier souvenir lui rappelle qu'il a laissé sa fille dans la rue alors qu'il fuyait son agresseur. Où est-elle ? L'inquiétude le ronge déjà. Cela ne dure pas. Une infirmière quinquagénaire remplace très vite l'inutile docteur et lui injecte un décontractant musculaire. Rien de miraculeux pour autant. Si sa bouche n'est pas encore décidée à se refermer d'elle-même, le reste de son corps se détend tellement qu'il a l'impression d'être une poche d'eau percée en train de couler hors du lit.

- On vous a plongé dans un coma artificiel pendant 5 jours, explique-t-elle. C'était nécessaire pour vous sauver.

Jean-Marc tente de rassembler ses lèvres pour former un mot mais ses efforts sont vains.

- Vous retrouverez la parole sous peu, ne vous inquiétez pas.

Dîtes-moi encore de ne pas m'inquiéter et je vous jure que je me lève pour vous en mettre une, pense très fort le patient en espérant que la soignante va subitement devenir télépathe. Elle fourre dans les mains du blessé la télécommande du lit et de l'appel aux aides-soignants avant de se retirer. Jean-Marc reste ainsi une bonne vingtaine de minutes seuls, rongé d'inquiétude à propos de Sophie et s'énervant à propos de sa bouche, qui bouge à présent, mais si mal que prononcer le moindre mot est encore moins probant que de rester muet.

- Chéri ! s'exclame Félicia en se précipitant vers lui.

- O... phie...? demande péniblement l'interpellé.

Il lui faut supporter l'étreinte et les tentatives désespérée de son épouse pour le comprendre avant d'obtenir l'information souhaitée :

- Elle va bien. Elle est chez ta mère. Je l'ai appelé avant de venir.

Soulagé, Jean-Marc se détend enfin. La tension a réveillé une douleur abdominale évoquant le souvenir choquant de la lame qui s'y est enfoncé. Tandis que son épouse lui résume les terribles moments qui ont suivi l'appel d'un capitaine de gendarmerie jusqu'à aujourd'hui, il se sent presque moins concerné. C'est alors que son esprit met à jour une nouvelle source d'inquiétude :

- Est-ce que tu sais ce qu'est devenu mon agresseur ?, demande-t-il avec difficulté en interrompant Félicia.

Elle regarde Jean-Marc sans avoir l'air de comprendre. Sa question est-elle si incongrue ?

Khuméra (titre provisoire)Lisez cette histoire GRATUITEMENT !