Prélude

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Ils furent vomis de la porte infernale et attaquèrent silencieusement, brutalement et sans discernement. Les cris de rage et de désespoir des habitants tentant de préserver leurs vies se mêlèrent aux suppliques et aux râles d'agonie des plus démunis. Quelques-uns des assaillants tombèrent. Un seul pour cent de leurs victimes. Ce fut trop peu pour renverser le cours de ce qui était loin de ressembler à une bataille. Impitoyablement, tel un flot de sang noir se répandant dans les artères, les Alkarns écrasèrent tout ceux qu'ils croisèrent. Ils ne laissèrent pas même un bébé en vie. La résistance héroïque des citoyens sachant tenir une arme ne dura que le temps d'être cerné par les monstres attaquant de concert, de toutes parts et sans prévenir. Aucun défenseur n'eut le temps de se regrouper avec d'autres pour tenter la moindre contre-attaque ou préserver la moindre fuite. Tout fut terminé trop vite.

La ville de Salusa passa de vie à trépas en moins d'une heure. Peu après, le furieux ballet de la course des Alkarns dans les rues cessa. En se retirant, le brutal envahisseur bouta le feu à tout ce qui était inflammable. La fière cité devint un phare dans la nuit. Les quatre yeux sombres du dernier fantassin alkarn à se replier reflétèrent un bref moment les lueurs de l'incendie ravageur qui finissait de faire disparaître les vingt milles cadavres humains. Ce qu'il contempla le ravit d'aise. Il rejoignit ensuite les siens vers le trou béant, brûlant et fumant né plus tôt dans la soirée. Comme une bouche qui se referme, la terre trembla et se ratatina sur elle-même, ne laissant, de traces du forfait, qu'une vague dépression dans le flanc de la montagne.

Les secours n'eurent comme travail que le douloureux constat de leur inutilité. Ils vinrent des cités et villages voisins, à grand renfort d'escortes et d'armes, et repartirent très vite, saisi d'horreur devant l'efficacité de l'ennemi. Tous s'empressèrent de retourner dans leurs foyers pour s'y barricader. Ils eurent beau consolider leur défense et former des soldats, ils tombèrent tous sous les assauts des Alkarns. Semaines après semaines, ils sombrèrent dans l'oubli un par un.

Les mois s'écoulèrent sur les ruines de Salusa. La végétation s'emparait paresseusement des gravats calcinés. A l'horizon, la fumée de désastres lointains s'élevait et il n'y avait plus personne pour les voir. Personne sauf peut-être cette silhouette de blanc vêtu se promenant dans la désolation. Son regard évitait toutefois l'horizon et errait sur le décor sinistre qui le cernait. D'un pas sûr, il marchait au milieu de ces avenues mortes. Son attention se fixait sur des choses qui n'existaient plus, ou alors seulement dans son esprit. Là où un tas de gravats se dressait il furetait en pensée près de l'étal d'un marchand et jaugeait ses articles absents. Il fut presque surpris de voir le commerçant imaginaire fuir subitement une menace inconnue.

Dès lors, l'homme en blanc traversa comme un fantôme la ruée des monstres qui se déchaînaient devant ses yeux. Spectateur placide d'un abominable massacre, il dirigea ses pas dans un bouquet de ruelles étroites. Il observa les Alkarns s'acharnant sur des portes closes. A coup de haches, de mandibules et de rage, ils en venaient à bout et entraient. Retentissait l'écho des cris d'horreur mourant dans les gorges tranchées. Une rue plus loin, un battant résistait. L'homme passa au travers comme s'il n'existait pas. Par les pans ajourés de celui-ci tombaient des rais de lumière à peine suffisantes pour chasser la pénombre. A ses pieds, une femme se tordait de douleur. Elle avait dû prendre un coup en se tenant dos contre la porte. A présent, elle agonisait.

Plus loin, dans un berceau, un nourrisson dormait. Malgré le tumulte, son sommeil était imperturbable. Le visiteur s'approcha de lui. La porte éclata. L'Alkarn acheva immédiatement l'humaine mourante et avisa le couffin du regard. Tranquillement, l'homme prit l'enfant dans ses bras et la hache du monstre s'abattit sur un lit vide. Le voyageur blanc se désintéressa de la surprise de l'agresseur. Le bébé au creux de son coude, il sortit des ruines calcinées et désertes de la maison. La bataille était loin et remontait à des mois. Pourtant le nouveau-né se tenait là, dans l'écrin protecteur de son étreinte.

- Ainsi donc, nous y voilà, commenta l'étrange sauveur en s'adressant au bout de chou. Tu me crées et je te crée. Pourquoi pas après tout. Une nouvelle partie commence.

Khuméra (titre provisoire)Lisez cette histoire GRATUITEMENT !