Face à face

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Une heure après la conférence, ceux qui avaient été convoqués attendaient leur tour. Attendant dans le couloir, ils étaient trois, assis inconfortablement sur une vieille chaise grinçante, mal à leur aise. Aucune fille, bien sûr. Les femmes étaient rares dans l'Inquisition, et cela se voyait dès la sélection.

Grandbois avait beaucoup de mal à garder les yeux ouverts et à cesser d'épier celui qui, à l'extérieur, attendait qu'il sorte pour reprendre la poursuite. Ses camarades, ignorant sa situation, l'enviaient en silence. Depuis son entrée à la faculté, il avait été le fort en thème, le chouchou, celui qui réussissait partout sans trop d'effort. Il n'était apprécié, et seulement parfois, que des mauvais élèves qui arrivaient à lui emprunter ses notes ; aucun d'eux n'était assis avec lui dans ce couloir. Il n'y avait là que l'élite, les boursiers, ceux que l'Inquisition couvait de son regard jaloux. Nul ne savait combien il y aurait d'élus ; l'enjeu leur donnait le vertige. Ils auraient peut-être attendu Michel au détour d'un couloir pour le rouer de coups, l'expédier à l'hôpital, mais il les dépassait d'une tête et ses poings étaient couverts de corne. Pourtant, si ce type bizarroïde devait seul être choisi, la frustration les tuerait. Lui, le fou, convié au pouvoir, à l'immortalité, à l'admiration des masses... On leur avait répété que le sort des bienheureux était plus enviable que celui des anges, mais ces discours n'avaient aucune prise sur eux. Medina, dans sa conférence, avait longuement insisté sur la rudesse de la règle ; une heure après, ils avaient tout oublié. L'immortalité physique, attachée à ce monde agonisant, leur paraissait infiniment plus enviable que ce Paradis auxquels ils juraient de croire.

La porte s'ouvrit. Michel vit émerger un de ses collègues, qui lança aux autres un sourire encourageant. « C'est beaucoup plus facile que vous ne le croyez. »

Les autres, heureux de trouver un baume à leur angoisse, se levèrent avec précipitation. Tous à l'exception de Michel.

« Alors, c'est fait, tu es un ange ? »

Ils le palpèrent virilement, s'étonnant déjà de le trouver aussi semblable à lui-même. L'intéressé éclata de rire. « Pas si vite. Il y a des rites à suivre.

— Alors quand ?

— À la prochaine Toussaint. Ils ont dit aussi que ceux qui ne sont pas assez purs sont rejetés lors de la cérémonie, et meurent plutôt que de recevoir le souffle divin. Rien n'est garanti ; le Seigneur a le dernier mot. »

Ils reculèrent, soudain moins enthousiastes.

« Ils m'ont assuré que ceux qui sont rejetés sont tout de même accueillis parmi les bienheureux. »

Un croisé apparut dans l'entrebâillement. Michel reconnut l'un de ceux qui avaient fait irruption chez les Pénitents, ce soir-là. « Michel Grandbois, c'est votre tour. »

Comme un condamné, l'appelé se leva.

Medina était là, assis derrière une simple table — il dépassait à peine du meuble et dardait sur Michel son regard de rapace.

« Venez, mon garçon ! J'étais impatient de vous revoir. »

D'un large geste, il désigna une chaise, tout aussi austère que celle que Grandbois venait de quitter. Après un bref salut, il s'y installa. L'inquisiteur tendit par-dessus la table une main affable que Michel serra avec autant d'entrain que possible. Il s'attendait à cette fermeté dans la poigne, mais fut surpris par la douceur de sa corne épaisse.

« Comme vous le savez, je suis le frère Medina. »

Le terme « frère », Grandbois le savait, avait une signification toute spéciale pour ceux qui, comme les grands inquisiteurs, étaient passés de l'autre côté. Les simples mortels devaient s'adresser aux inquisiteurs par « Monseigneur », et aux grands inquisiteurs par « Excellence ». Il devait garder cela à l'esprit, malgré toute l'affabilité dont le saint témoignait.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !