Chapitre 28. Nous avons changé.

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Un an plus tard.

C'était une soirée de printemps. J'étais appuyé contre le mur de la maison et je contemplais tour à tour l'océan et Jody, qui était accoudé à la balustrade. Le soir, j'avais besoin de me reposer en regardant le Pacifique. Il n'était jamais le même, selon son humeur ou celle du ciel. Les mouvements et les couleurs se modifiaient en permanence. Ça m'aidait à poser mon esprit, à réfléchir, à préparer le sommeil.

Ce soir-là, je songeais à tout le chemin parcouru en une année. J'avais davantage évolué qu'en vingt ans d'existence dans le New Jersey. Il y avait d'abord eu le périple en Dodge, la rencontre avec Jody, puis la Californie. Je n'avais aucune nouvelle de ma mère. Je n'avais évidemment pas transmis mon adresse mais elle aurait pu passer par le père d'Ashley. Elle avait donc respecté sa parole et m'avait oublié. C'était la meilleure décision de sa vie.

Mon passé de tôlard se rappelait de moins en moins à moi. J'aurais cru à des obstacles, des suspicions en cas de souci, comme à Cedar City. La fois où une grosse bagarre avait eu lieu au Barry's, causée par des étudiants éméchés, j'avais aidé Barry et Nick à la canaliser. Les flics nous avaient convoqués. Mais il n'y avait eu aucun souci. Pas de sous-entendu comme quoi je pouvais tremper dans d'autres choses à cause de mon passé. Rien. J'avais fait ma déposition et c'était tout. Je n'avais pas eu peur des altercations suivantes entre clients. La crainte d'être injustement inculpé s'estompait. C'était ma hantise au début, quand j'avais commencé ce boulot. Mais en fait, travailler dans un bar me permettait de lutter contre le mal par le mal. J'étais sur un terrain propice aux bagarres, comme la fois où j'avais été condamné. Désormais, c'était différent, car j'étais entouré et j'apprenais à gérer ma peur.

Je progressais donc grâce à mon job de serveur, qui me permettait de dompter ma peur, et parce que j'étais toujours le protecteur de Jody. Même si lui aussi avait progressé, c'était comme ça entre nous. J'étais le héros qui mettait fin aux bagarres. J'étais son héros.

Jody était vêtu d'un jean déchiré et d'un t-shirt typiquement californien, aux couleurs de la ville. Il lui avait été offert par l'un de ses clients, chez qui il faisait le ménage, le repassage et les courses. L'homme travaillait dans la pub. Je remarquai encore une fois le bel aspect de ses bras bronzés. Jody avait pris du muscle, même s'il restait très fin.

Il nageait beaucoup, surfait avec Nick, ses potes et moi. Ses prunelles bleues ressortaient incroyablement dans son visage hâlé. Quelques mois plus tôt, il avait laissé sa véritable couleur de cheveux revenir, puis il avait teinté à nouveau, parce qu'il trouvait que c'était son style. S'il était bien comme ça, alors j'étais bien.

Du coup, j'avais affirmé mon propre style avec un autre tatouage, dans le dos cette fois : un soleil sur la mer. C'était Jody, debout devant l'horizon, il était mon horizon. Lorsque je lui avais parlé de la signification du dessin, il m'avait longuement serré contre lui. Mes sentiments, de plus en plus profondément ancrés dans mon cœur, étaient aussi puissants que l'océan, les jours de tumulte. Je l'aimais. Je l'adorais.

Il lui arrivait encore de frotter son pouce et son index, quand quelque chose ou quelqu'un l'avait stressé. Mais il gérait, en en parlant ou en allant se défouler dans les vagues. Il pratiquait le yoga avec Poppy et ça l'aidait face à certaines situations. Et puis, nous discutions beaucoup, Jody, moi, Poppy et Milo. C'était très bénéfique aussi.

Milo avait trouvé un emploi dans un restaurant qui faisait aussi glacier, et qui était réputé pour ses parfums originaux, rappelant les quatre coins du monde. Et parce que Milo restait Milo, il avait aussi réussi à se faire embaucher à Los Angeles, et à West Hollywood plus précisément, pour participer aux spectacles d'un cabaret. Milo partait alors pour deux ou trois jours et devenait la flamboyante Mila, spirituelle et gracieuse.

Lors de ses séjours à LA, il logeait chez Ashley. Ces deux-là s'observaient, ne sachant toujours pas, au bout d'une année, comment communiquer naturellement. Le caractère de Milo, éclatant et exubérant, s'opposait à celui d'Ashley, renfermé et sérieux, dirigiste et trop protecteur.

J'étais optimiste. Ça viendrait. Ils finiraient par se comprendre mutuellement. L'essentiel pour moi était que ces deux membres de la famille que je m'étais construite se supportent et finissent un jour par s'apprécier. Il y avait déjà des signes très positifs.

Je les observais quand Ashley venait nous voir. Il nous rendait visite très régulièrement. Parfois, nous passions la nuit chez lui, et je les voyais évoluer, avec Milo. Ash n'avait retrouvé personne mais j'avais l'impression qu'il ne cherchait pas vraiment. Entre son boulot et la compagnie de Milo, qu'il cherchait à définir, il avait ce qu'il fallait pour le moment. Pour moi, c'était de plus en plus limpide. Ils finiraient ensemble.

Peut-être qu'ils le savaient déjà, au fond d'eux, comme j'avais su que Jody me remuait, alors que je ne voulais ni l'analyser, ni l'admettre. Et puis j'avais accepté. D'être ce que cachait le rôle de protecteur. L'amoureux.

Je revins à l'instant présent. À Jody accoudé face à l'océan.

— Hé, Jody ! l'interpellai-je.

— Ouais ? demanda-t-il en se tournant vers moi et en souriant.

— Tu sais que je t'aime ?

— Ouais, je le sais, déclara-t-il en plantant ses prunelles bleues dans mes yeux. Je t'aime aussi, mon héros.

Je le rejoignis et je m'accoudai à mon tour. Il me caressa le bras, puis nos doigts s'entrelacèrent. Nous nous tournâmes vers l'horizon. En suivant la vague, nous suivions notre cœur, notre ligne de vie. La route, aussi. Toujours. Notre route. Dès que nous le pouvions, nous sautions dans ma Dodge Charger pour une virée plus ou moins longue dans l'Ouest. Nous avancions, Jody et moi.

FIN

Mon road trip s'arrête ici. Je vous donne rendez-vous, d'abord, le 25 avril 2016 pour la parution de ce roman en e-book et papier sur toutes les plates-formes habituelles. 

Le premier avril, je commencerai à poster ici l'histoire de Milo: " tu as brûlé mon coeur". 

En vous espérant au rendez-vous. :-) 

J'ai  conduit jusqu'à toiWhere stories live. Discover now