Chapitre 25. S'installer.

Depuis le début

En sortant du bureau de Danica, nous nous rendîmes à la supérette où nous allions travailler. Brenda ne ressemblait pas du tout à sa sœur. Elle était petite, blonde et menue. Je l'imaginai, avec sa taille, entre les bras de Barry, son grand costaud de mari barbu, et je souris. Elle était aussi accessible que Danica. Elle trouva Jody plein de bonne volonté. Elle nous expliquerait le lendemain le fonctionnement de la réserve et des rayons, et nous serions opérationnels dans l'après-midi. Jody n'aurait pas à s'occuper de la caisse.

Les yeux un peu rêveurs, un peu humides, elle nous avoua que Barry et elle n'avaient pas eu d'enfants. Ils n'avaient pas pu compenser en devenant oncle et tante puisque Danica avait perdu son compagnon très tôt. Ensuite, elle avait refusé toute relation suivie, ainsi que la venue d'un bébé. Alors les surfeurs et ceux qui arrivaient et travaillaient pour eux devenaient un peu leurs enfants. Jody souriait. Moi, j'étais bien, à l'écouter.

Ensuite, nous la quittâmes pour passer au cabinet médical. C'était un bâtiment bas, récent, avec du bois et de grandes baies vitrées. Poppy me sourit depuis l'accueil. Je voulais savoir quand on pourrait ôter mes points de suture. Elle passa deux secondes à côté et m'introduisit auprès du docteur Turner. Il avait une demi-heure avant son rendez-vous suivant et pouvait s'occuper de moi tout de suite.

Jody dut rester dans la salle d'attente. Un éclair inquiet traversa son regard. Je l'apaisai en mettant tout ce que je pouvais dans mes prunelles grises cerclées de noir. Il se détendit et je suivis le médecin.

La trentaine, séduisant et souriant, Sam Turner avait aussi des doigts délicats. Il enleva les fils très rapidement, avec application. Les cicatrices étaient aussi belles qu'elles pouvaient l'être. Les dernières traces physiques de mon périple s'estompaient. Il resterait les souvenirs et la rencontre avec Jody, inaltérables.

Ce soir-là, après le repas pris avec Poppy, dans les rires et la détente, Jody et moi nous descendîmes sur la plage. Le ressac était doux et lent, l'océan s'endormait sous le ciel nocturne. Nous nous prîmes par la main.

Jody parla, pour la première fois, de façon concrète et précise, de ce qu'on lui avait fait. La sérénité nos entourait, nous portait et il était temps de déposer ce fardeau-là. Je décidai de me confier aussi, ça s'envolerait dans la brise marine et nous serions plus légers que jamais.

— ... et ce client-là avait l'air normal, continua Jody, tandis que nous avancions toujours. Il ne paraissait pas violent du tout. Il souriait, il parlait d'une voix douce. Et ce qu'il m'a fait... Tu vois, Len, c'est pour ça que depuis, je me méfie d'abord de tout le monde, que j'ai peur. Pour toi, pour moi.

— C'est normal, Jody. Ça s'en ira, peu à peu.

— Ouais.

— Continue, l'encourageai-je. Sors tout ça.

— Il a commencé avec des gestes presque tendres. Alors j'ai cru qu'il était gentil, qu'il n'allait pas me faire du mal, que pour lui, la domination n'était qu'un jeu, un moyen de se défouler sans aller trop loin. Il m'a caressé les cheveux, le dos, les fesses. Il souriait. Il m'a retourné, a tiré sur mes piercings, mais sans geste brusque, sans douleur pour moi. Il jouait avec l'anneau de ma queue et ça m'excitait. Ça ne m'arrivait pas souvent, ces derniers temps, les autres allaient vite et ne prenaient aucune précaution, ils se déchaînaient sans préparation. Toujours en souriant, il m'a pincé l'intérieur des cuisses, puis les couilles et j'ai eu encore plus de plaisir. Il m'a lâché, ensuite, le temps de sortir un fouet et des cordelettes de sa mallette en cuir. Je croyais que c'était sa serviette pour le travail, mais en fait, ce n'était pas ça du tout. Le fouet était petit mais il avait des pointes en fer au bout des lanières. Sean et Davis n'avaient pas ce genre de matériel parce qu'ils refusaient que j'aie des traces. Les autres clients ne devaient pas avoir de marchandise abîmée, je t'en ai parlé. Le client m'a frappé sur le ventre. J'ai hurlé, le sang a giclé. Il m'a donné un autre coup, sur les couilles, et j'ai cru mourir. Il m'a enfoncé le coussin dans la bouche pour étouffer mes cris et il m'a regardé fixement, jusqu'à ce que je lui fasse signe que je me tairais. Il a eu un air satisfait, a lâché le coussin et a saisi ses cordelettes. Il les a passées dans les anneaux de mes tétons et de ma queue et tout autour de mes membres, avant de faire des nœuds. Je voyais bien qu'il en avait l'habitude. Je me suis retrouvé les genoux relevés par les liens, j'étais écartelé. J'avais mal partout, à cause de l'horrible position qui tendait mes bras, mes jambes, ma bite. J'avais des difficultés à respirer. Même si j'avais voulu, je n'aurais pas pu crier, le supplier de me délivrer. Il m'a pris par le plus gros nœud, a tiré vers lui pour me pénétrer. Il continuait de sourire, je le voyais malgré les étoiles devant mes yeux. J'allais m'évanouir. Je voulais mourir, c'était mieux. Ce qui m'a sauvé, c'est le temps qu'il a mis à faire ses nœuds. Son heure était écoulée, Sean est entré dans la chambre. Il a cogné le mec parce qu'il refusait de s'écarter de moi et qu'il y avait du sang. Il a jeté le mec hors de la pièce et il a coupé les cordelettes au couteau. Voilà.

— C'est fini, Jody. Regarde. La scène s'enfonce dans l'eau, vers les profondeurs. Le visage de cette ordure est en train de couler.

— Ouais, dit Jody d'une voix raffermie. Le sang... Il s'est dilué. Il est parti.

— C'est bien, Jody. Après le premier viol, poursuivis-je, je saignais aussi et le sang s'écoulait par l'évacuation pendant que je me douchais. Même si j'imaginais que ces salauds m'avaient détruit l'anus, je me disais aussi que je ne mourrais pas. Ce filet écarlate, c'était donc la vie, ça me représentait et je ne devais pas la laisser s'en aller dans le sol. J'existais. Mais hors de question que ce soit dans la douleur. Je voulais ressentir le feu, comme sur mon tatouage. Un feu puissant, plein de sentiments. Je ne te connaissais pas, évidemment, mais je te devinais. Tu m'attendais et je t'attendais. Je me suis battu pour qu'on ne me viole plus, pour sortir de là le moins abîmé possible. Je me suis battu pour te trouver, pour que tu donnes à l'amour sa signification.

— Et je suis arrivé, je l'ai fait, je t'ai montré autre chose, mon héros.

— Ouais. Quand je te disais que tu en étais un aussi ! m'exclamai-je en rigolant.

— Je l'ai fait.

— Ouais, tu l'as fait, Jody. Nous l'avons fait. Le reste s'efface.



J'ai  conduit jusqu'à toiLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant