Cinq Vestes Grises attendaient dans le hall ; trois, sagement installés dans les sièges, patientaient en lisant un mnémotique, une arpentait l'entrée en enjambées nerveuses et le dernier détaillait l'un des cadres accrochés au mur. La grande photographie, qui capturait les ruines d'un imposant édifice précataclysmique, dévorées par les arbres et la verdure, semblait le captiver. L'adolescente déglutit, baissa la tête, rentra les épaules et traversa la pièce d'un pas pressé. Son cœur battait si vite qu'elle se demanda comment les mages ne l'avaient pas repérée au simple son qu'il faisait en cognant dans sa poitrine.

Elle gagna un escalier de service et grimpa quatre à quatre les étages, jusqu'à son petit refuge qu'elle barricada comme elle put d'un sortilège de protection. Elle se glissa ensuite sur le faitage et se laissa tomber contre la cheminée la plus proche, la respiration saccadée. Il lui fallut presque cinq minutes pour reprendre pied et se calmer. Elle jeta un coup d'œil autour d'elle. En cas d'urgence, elle devait pouvoir fuir par les toits.

Il n'y eut pas d'urgence. Elle passa le reste de la soirée et une bonne partie de la nuit dans un état d'alerte permanent qui usa ses nerfs et sa patience. Elle attendit, cachée d'un danger qu'elle avait du mal à estimer.

La première peur dissipée, il lui semblait maintenant très improbable que quiconque dans l'Ordre ait entendu parler d'elle. Ou que l'Ordre ait une raison de poursuivre personnellement une gamine comme elle. Ils l'avaient trop terrorisée pour envisager qu'elle puisse leur nuire de nouveau... Et de fait, Naola tremblait à la simple idée d'une nouvelle confrontation.

L'adolescente passa de longues minutes à tenter de se calmer, mais, dès qu'elle formulait le projet de redescendre, juste pour voir, un terrifiant sentiment de panique la submergeait.

La lune terminait sa marche nocturne lorsque Naola se décida enfin à bouger. La faim lui tiraillait le ventre et, quand elle eut constaté que personne ne s'était aventuré jusqu'aux combles, elle prit son courage à bras le corps pour se rendre aux cuisines. Elle n'avait pas, ou peut, dormi de la nuit, mais, si tôt soit-il, le bâtiment respirait déjà au rythme de son habituelle effervescence matinale. Les fourneaux chauffaient, les ouvriers se relayaient, le travail continuait.

« Où est-ce que tu étais ? ! s'écria la Vieille Naine lorsqu'elle la vit émerger de l'escalier de service. Je me suis fait un sang d'encre ! Je t'ai fait chercher partout !

— Je... j'étais juste là-haut... je suis rentrée hier soir, mais...

— Bon, bon, c'est très bien, la coupa Nany avec un geste brusque. Allez, viens donc manger... Assois-toi en face de moi... Par les dragons de Saint George, que tu as mauvaise mine ! »

Au regard des avertissements de Jérôme, Naola commençait à trouver ses manières un peu surjouées. Si vraiment on l'avait cherchée partout, alors pourquoi personne n'était monté jusqu'aux combles ? Elle se servit une assiette de l'énorme marmite qui bouillonnait au milieu d'un âtre surdimensionné. Elle s'installa en face de sa logeuse, de l'autre côté de la large table en bois brut.

« Qu'est ce que tu as fait hier ? demanda la Naine

— Je suis sortie des Halles. Ça fait du bien. Mais il y avait déjà des Vestes Grises partout quand je suis rentrée. Même jusqu'ici, dans le hall »

La Vieille adopta une expression préoccupée :

« Oui...L'Ordre était en mouvement, au Nord, toute cette semaine. Mais c'est terminé. Le gros de leurs milices est rentré hier. Ils avaient des choses à fêter... J'aurais du te mettre en garde. Ils étaient vraiment partout... À ce sujet, d'ailleurs... »

Naola releva le nez de son assiette en fronçant les sourcils. Ce ton-là ne lui disait rien qui vaille et, en effet, la Naine poursuivit :

« Je ne vais pas pouvoir continuer à t'héberger ni à t'employer. Surtout s'il faut te cacher.

— Mais... articula l'adolescente, d'une voix blanche.

— Ça n'est pas de gaieté de cœur, tu sais, je t'apprécie beaucoup... Mais si tu as des choses à cacher à l'Ordre, je ne peux pas prendre le risque que tes problèmes deviennent les miens... minauda-t-elle sur un ton doux et légèrement larmoyant. J'emploie beaucoup de monde dans les Halles Basses... imagine tous ceux qui tomberaient dans le besoin s'il m'arrivait quelque chose... Pour eux, je ne peux pas prendre le risque... »

Naola baissa les yeux sur son assiette et se félicita d'avoir mangé vite, car, à présent, elle ne pouvait plus rien avaler. Elle serra les poings. Retour à la case départ.

« Cela dit... J'ai quand même une bonne nouvelle pour toi... poursuivit la Vieille Naine sur un ton enjoué par le sourire chaleureux qu'elle affichait désormais. J'ai entendu parler d'un pub qui embauche... je pourrais certainement te faire une lettre de recommandation...

— C'est vrai ? s'exclama la jeune fille en reprenant espoir tout d'un bloc. Où ? Quand ? Quel genre de travail ?

— Doucement, rit la vieille femme. Il recherche une serveuse, à plein temps. Tu pourrais aller t'y présenter dès demain matin... Je connais le patron depuis longtemps... c'est un type de parole. Mais je dois te prévenir... c'est un vampire. »

Bienvenue au Mordret's Pub - Tome 1 [SCE]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !