Chapitre 1

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Elle a débarqué tout à coup, un après-midi de début d'été, alors qu'on fondait lentement sur place pendant le cours de français, que les abeilles nous narguaient en voletant d'un buisson à l'autre, derrière les fenêtres, et qu'on plissait les yeux sur le tableau, aveuglés par l'éclat du soleil. Elle a débarqué dans ma ville comme une boule de bowling et nous n'avons plus été que de pauvres quilles, renversées sur son passage.

En fait de ville, c'est plutôt un village paumé comme il y en a des milliers dans toute la France. Le genre où tout le monde te connaît. Quand tu descends acheter ton pain du matin, les vielles femmes devant la boulangerie t'appellent et te demandent une énième fois comment ça se passe, à l'école, si tu travailles bien, que veux-tu faire plus tard. Oui, oui, ça se passe bien, enfin, ça peut aller, je ne sais pas. Leurs chiens farfouillent dans tes jambes. Le fils de la boulangère, il est redescendu à Vineuil, il est beau garçon, tu ne trouves pas ? Peut-être. Et puis elles reprennent leur conversation, sans te regarder. La grosse Marie-Aude, elle a eu un accroc avec le patron du bar. Y paraîtrait qu'ils ont eu une histoire, y a longtemps. Elle lui a jamais pardonné de l'avoir laissée tomber. En général, j'essaye de les esquiver, pour ne pas passer une demi-heure debout, à hocher la tête poliment.

Qui connaît Vineuil ? On a une église de type gothique où je vais tous les dimanches, un bar-tabac PMU, une boulangerie, une douzaine de voitures en stationnement, recouvertes d'une fine couche de poussière, un parterre de fleurs colonisé par les bourdons et les araignées, un garage à vélos. Tout autour, il y a essentiellement des champs, de maisons et de parcs en friche. On a plusieurs écoles, le genre de grands bâtiments en pierre qui datent du XIVe siècle, avec les inscriptions « Entrée filles », « Entrée garçons ». On n'a pas de lycée. Comme la plupart des jeunes des alentours, je suis à Philibert Dessaignes à Blois.

Avant, je vivais à Paris, dans un petit appartement au cinquième étage, je faisais du baby-sitting chez mes voisins pour gagner mon argent de poche. Je n'ai jamais compris pourquoi mes parents ont voulu s'installer ici, j'étais mieux là-bas. Mais aujourd'hui, on habite dans une maison immense entourée par les champs. Le soir, quand le soleil se couche, on n'entend plus à l'horizon que le chant des criquets et le hululement de quelques hiboux au loin, ce qui ne manque pas de poésie.
Au lycée Dessaigne, nos cours commencent à 10 h et, la plupart du temps, finissent à 17. Le dernier cours de la journée semblait s'étendre à l'infini quand, tout à coup, la porte s'est ouverte en grand. La responsable des Seconde, Mme Carl, est entrée brusquement, suivie par une fille que je ne connaissais pas. Elle expliqua qu'il s'agissait d'une nouvelle, Anastasia Belchiore, qui resterait à Dessaigne jusqu'aux vacances d'été, après quoi elle retournerait chez elle, à St Malo.
Anastasia Belchiore ne ressemblait pas à une Bretonne. Elle était grande, le teint hâlé, la taille fine. Elle portait un T-Shirt ACDC déchiré en plusieurs endroits, comme son jean d'un noir brillant. Elle portait des faux écarteurs d'oreille vert fluo et ses cheveux bruns étaient coupés n'importe comment. Ses yeux étaient d'un bleu pétillant, rehaussé par une belle épaisseur d'eye-liner ; elle avait du rouge à lèvres rouge sombre et du vernis assorti. Elle ressemblait à la bande de gothiques de Première, les trois C : Clara, Célia et Célina. Elles traînaient toujours ensemble et regardaient les autres d'un air hautain. Parfois, un mec les suivait, il se faisait appeler FX, de son vrai nom François-Xavier. Voilà une fille qui va bientôt rejoindre leur bande, ais-je pensé en la voyant. Mais, contrairement aux trois C, elle ne semblait pas sûre d'elle. Pendant que Mme Carl la présentait, elle piétinait et se mordait la lèvre en donnant l'impression de vouloir se terrer au fond d'un trou.
Quand Mme Carl eut terminé son discours, M. Nurez, notre professeur de français, lui a indiqué une place au fond de la classe. Elle est passée tout près de moi, qui étais au premier rang, et m'a regardée de haut. Le parfum qui émanait d'elle était doux et fruité, elle sentait les noix et les feuilles mortes. Ça m'a fait penser à la forêt d'Orléans, qui se trouvait tout près d'ici.

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