Chapitre 1 : Renaissance

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C'était la fête du Solstice d'hiver.

Mais cette année, la fête était triste : la guerre était aux portes de la capitale du vieil empire. Tout le monde savait que les sorciers des deux grandes nations qui s'affrontaient se préparaient à lancer leurs plus puissants sortilèges, destinés à anéantir des cités entières.

Pourtant, dans la ville constellée de ruines, le peuple convergeait vers le grand amphithéâtre. Cette nuit, poètes, troubadours et baladins leur avait donné rendez-vous pour une grande fête, une fête où la musique ferait oublier la guerre, les morts, le froid et les privations.

Le roi – ou son chambellan, car la rumeur disait le monarque enfui vers des terres plus sûres – avaient tenté d'empêcher l'événement, craignant des mouvements de foule et, surtout, la présence de la Reine des fées parmi les amuseurs.

Ce n'était pas un temps pour croire en les fées ; c'était l'âge de l'acier.

Le peuple non plus ne croyait pas aux fées, mais il croyait en l'espoir. Les troubadours aussi, qui se succédèrent sur scène pour chanter leur refus de la guerre, leur refus de la mort. Ils conjurèrent les anciennes légendes : celle du Premier Roi, celle des Joyaux Fabuleux qui percèrent les ténèbres, celle de la Créature des Flammes, qui apporta le feu aux hommes, et celle de la Vierge de Fer, qui traversait les âges.

La Reine des Fées, cachée parmi la foule, recueillit les espoirs de l'assistance, formés par les mots des musiciens et canalisés par des mécaniques anciennes connues des seuls anciens peuples.

Elle en fit une force qui renversa le Temps.

La guerre s'effaça, les empires en guerre changèrent, disparurent. Les sorciers restèrent dans leurs tours, veillant jalousement sur leurs sorts funestes sans jamais oser les utiliser.

Rares sont ceux qui se souviennent de ce solstice si particulier où le monde changea.

On dit que la Reine des Fées est toujours présente, à observer les hommes. Peut-être reviendra-t-elle un jour sauver le monde, une nouvelle fois.

À moins que nous le sauvions nous-mêmes.

Bell and Dove Pub, 24 décembre 2014

Rage appuya sur « publier » et sirota une gorgée de la bière de Noël. En ce soir de 24 décembre, c'était de circonstances – doublement si on considérait que c'était un des rares soirs où il buvait de l'alcool. Après tout, c'était aussi son anniversaire.

Autour de lui, le pub affichait son habituel chaos de fin d'année : ivrognes enthousiastes, fêtards qui commençaient à peine leur soirée, habitués regardant machinalement le match de football sur la télé et touristes reconnaissables à l'amoncellement de sacs et de paquets sous leurs chaises. Grâce à ses petits talents, les clients les plus désinhibés lui fichaient une paix royale, tandis que le personnel de salle ne manquait pas de le remarquer quand il s'agissait de renouveler sa commande – le plus souvent, du thé, Earl Grey, chaud. La blague ne faisait rire que lui.

Le casque que Rage arborait n'était pas du modèle discret : massif, il bénéficiait cependant d'une atténuation active des sons ambiants, réduisant la frénésie du lieu à une vague rumeur, vite écrasée par un déferlement musical. Rage connaissait peu de choses capables de régater face à ce qu'il écoutait – un groupe français de métal instrumental qui faisait très fort pour un premier album. Inspiré, il bascula sur l'onglet de son blog, « Rage Against the Metal », et posa quelques paragraphes à la va-vite ; il avait déjà une dizaine d'articles d'avance, il serait toujours temps de corriger plus tard. Dans le même temps, sur un autre onglet, il suivait ses flux d'information et, sur un troisième participait à un débat abscons – « le djent est-il du métal progressif ? » – sur un forum américain ; trois autres espaces étaient consacrés aux réseaux sociaux, deux au courrier et un dernier était consacré à son gestionnaire d'information. Un navigateur normal, quoi.

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