Chapitre 4. La nuit au motel.

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Les confidences, pourtant loin d'être complètes, pesèrent ensuite entre nous, et c'est en silence que nous reprîmes le chemin du Paradise Lodge. Il était tôt mais il y avait des chambres de disponibles. J'en demandai une avec des lits jumeaux et le mec de l'accueil ne fit aucune remarque, à part souhaiter nos cartes d'identité. Je supposai que nous passions pour des compagnons de route, un conducteur et un auto-stoppeur. Nous n'étions rien d'autre, de toute façon. Je voyais les choses comme anormales à cause des circonstances de notre rencontre et de nos passés respectifs.

La pluie reprit avec violence alors que nous sortions de l'accueil. Je cueillis en hâte mon sac dans le coffrede la Dodge, et je courus vers le bâtiment, Jody sur mes talons. Je grimpai à toute allure l'escalier extérieur, jusqu'au deuxième étage et la chambre 22. J'engouffrai la carte dans le lecteur, et notre abri providentiel me tendit les bras. Je déposai mon sac au pied du premier lit et poussai un soupir de soulagement.

Avant de réaliser que Jody était resté sur le seuil. Les gouttes ricochaient autour de lui et il dégoulinait de partout. Là où mes habits collaient juste à ma peau, lui avait tout l'air d'un chiot perdu, en dépit de ses traits volontaires. Ses cheveux teints pendaient lamentablement sur ses joues et je lisais la peur dans ses prunelles bleues.

— Jody, l'invitai-je sur un ton doux. Entre.

— Si j'entre, je vais faire comment ? s'écria-t-il, en recommençant à frotter son pouce contre son index.

— De quoi tu parles ?

— La fenêtre de la chambre donne sur le parking, exposa-t-il. Mais il n'y en a pas d'autre donnant sur l'arrière. J'aime l'activité des parkings. Mais l'arrière ? C'est pas mal non plus. Ou pas ?

— Jody, ce sont des questions absurdes. Tu réfléchis trop, parce que tu paniques, à mon avis. On s'en fout, de l'arrière. On n'est pas en Californie, il n'y a pas de piscine. Et puis on nous a donné cette chambre, c'est fait, ce n'est plus le moment de choisir et ce n'est que pour une nuit. Ok ?

— Non, pas ok.

— Ce n'est qu'une chambre, Jody, argumentai-je. De quoi tu as peur ? Il n'y aura que toi et moi. Personne d'autre, ajoutai-je.

Je me disais que ses « demi-frères » avaient pu exercer leur activité chez eux mais aussi dans des chambres d'hôtel. Jody en gardait de sales souvenirs, qui venaient de lui faire péter les plombs, parce qu'il s'était imaginé tiré d'affaire et que tout ressurgissait à cause de l'endroit.

— Tu n'es pas déjà venu ici, Jody ? repris-je.

— Ici, non, pas ici, murmura-t-il, confirmant mon hypothèse à propos des séances effectuées dans des hôtels.

— Alors tout va bien, mec, tentai-je de l'apaiser. On dort ici cette nuit et demain, on s'éloigne pour de bon. Je suis là pour te rassurer. Ça va aller. Entre.

Il obtempéra, tremblant, mais il n'avait pas l'air totalement convaincu. Il avait obéi parce qu'il avait froid dans ses vêtements trempés. Mais il devait se rendre compte que rien ne se passerait qui soit contre son gré.

— Et si tu allais prendre une douche ? suggérai-je. Pendant ce temps, je mettrai nos fringues à sécher. Ça va te faire du bien.

Il finit par hocher la tête. Il n'agitait plus ses doigts. Et moi, pourquoi est-ce que je m'occupais de lui ? Pourquoi étais-je si patient ? J'aurais très bien pu le foutre à la porte, et le laisser divaguer entre le parking et l'arrière du motel. Mais j'aurais été un salaud. Et je ne pouvais pas m'empêcher de me sentir responsable de mon compagnon de galère. Nous avions trop de points communs pour que je le lâche comme ça. Nos passés, notre désir d'ailleurs.

J'ai  conduit jusqu'à toiWhere stories live. Discover now