Chapitre 1. Nouveau départ.

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— Dégage ! hurla Denise Hathaway, déjà éméchée, à moins que ce soit les restes de sa cuite de la nuit. Dégage, tu entends ? Et ne reviens jamais !

Ce qu'elle voyait ? Ce qu'elle chassait ? Moi, son fils Len, vingt ans.

— Tu es majeur depuis belle lurette, je n'ai plus aucun devoir envers toi, poursuivit-elle. Je suis quelqu'un de bien. J'ai une vie rangée, je n'ai pas besoin que tu viennes y foutre la merde.

Tellement bien et sûre de sa vie rangée, qu'elle vivait dans un mobil-home, et comptait sur ses mecs pour l'emmener un peu plus loin dans la vie, alors qu'ils l'enfonçaient un peu plus chaque jour. L'un d'eux l'avait mise sur le trottoir, un autre s'était servi d'elle pour livrer de la drogue.

Je considérai ses cheveux mal soignés, teints en rouge au-dessus avec des racines plus claires, et du noir aux pointes. Les différentes colorations s'étaient superposées au petit bonheur la chance. Ses yeux gris cerclés de noir, dont j'avais hérité, ne lui donnaient plus ce petit air spécial. Ils étaient trop rougis. Son visage de blonde au teint laiteux, autrefois joli et frais, était devenu bouffi à cause de l'alcool.

Elle tenait le col de sa robe de chambre fleurie, dans une attitude outragée. Pour moi, c'était elle, l'outrage. Elle ne s'était jamais occupée d'elle ou de moi correctement et elle jouait la bourgeoise offensée, sur un terrain de camping de la ville de Kearns, dans le New Jersey.

— Je vais prendre ma bagnole, décidai-je, en désignant ma Dodge Charger bleue de 1969.

Elle était garée à ma gauche, sur une partie du terrain envahie par de hautes herbes, qui ondulaient doucement dans l'air de ce matin gris et triste de mai. Devant la voiture, sur la terre boueuse, on apercevait des traces démontrant qu'on s'en était servi récemment, et qu'on avait démarré plutôt vivement.

Mon cœur se serra et la colère m'envahit juste après. Les mecs de ma mère n'avaient pas dû prendre soin de ma voiture comme moi je l'avais fait. Cette bagnole représentait beaucoup de choses. Je l'avais payée avec mes premiers salaires, quand je bossais à la supérette en dehors des heures de lycée. Le vieux Lonnie m'avait aidé à la retaper, jusqu'à ce qu'une crise cardiaque l'emporte, un mois avant ma condamnation.

— C'est ça, compte là-dessus ! beugla Denise.

— Elle est à moi, je l'ai payée, répliquai-je fermement. J'ai tous les papiers. Je vais y mettre mes affaires et me casser, ne t'en fais pas. Loin de toi, loin de cette ville.

— C'est ce que tu as de mieux à faire. On ne veut pas de tôlard ici.

— C'est sûr que Brad n'avait pas fait de prison, ironisai-je.

— Ta gueule ! Que la chair de ma chair en fasse, ça, c'est inadmissible, cria-t-elle, en pointant son index sur moi.

— Tu sais que je n'ai pas menti en disant que j'avais pris pour les deux autres, déclarai-je.

Mes deux plus proches amis, à l'époque. Dell et Austin. Moi. Un bar. Une bagarre collective. Il y avait eu un blessé grave, un type qui avait eu une hémorragie cérébrale et qui parlait et marchait désormais difficilement. Je ne l'avais pas touché, contrairement à Dell et Austin. Les potes de la victime avaient ensuite chargé au tribunal le seul qui s'était montré trop con pour se barrer : moi. J'avais juste voulu aider le blessé. Ensuite, j'avais tenté d'expliquer ce qui s'était passé. Peine perdue, on ne m'écoutait pas, on n'écoutait pas mon trop jeune avocat. Mais on n'avait pas non plus confiance dans les deux témoins. J'avais donc pris deux ans fermes. À dix-huit ans.

Deux ans dans un univers carcéral sordide, aux murs vides, aux douches craquelées, avec un réfectoire et des couloirs dans lesquels les yeux luisaient de haine ou de convoitise. J'avais dû composer avec les clans et en choisir un pour cesser d'être volé, frappé et... violé.

J'ai  conduit jusqu'à toiWhere stories live. Discover now