8 janvier 2016

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La séance de torture semble toujours interminable. Partant de la racine des cheveux, la douleur irradie le crane jusqu'à la nuque voire même les épaules à force de rester droite pour que le tracé soit parfait. Ou en tout cas essayer de rester droite.

- Mam'zelle Cannelle, arrêtez de bouger, s'il vous plaît !

- Mais mamaaaaann, proteste l'adolescente, la tête partant en arrière sous l'effet du coup sec donné pour démêler les pointes. Sans compter l'engourdissement s'emparant de ses jambes au bout de deux heures passées assise par terre.

- Arrête de bouger, je t'ai dit !

- C'est toi qui tires !

- C'est toi qui voulais des tresses pour débouler tranquillement. Alors on fait quoi ? Je coupe et on n'en parle plus ?

- Si elle coupe plus court, elle aura vraiment l'air d'un garçon.

- La ferme, Magalie, réplique Cannelle sans pouvoir esquiver le rappel à l'ordre de sa mère sous forme de coup de peigne sur son épaule.

- On ne parle pas comme ça à sa grande sœur.

- Parce que tu trouves qu'elle me parle bien ?

- Il n'y a que la vérité qui blesse, chantonne Magalie, effectuant lentement le tour du salon avec un livre en équilibre sur la tête.

- N'importe quoi !

- Si au moins tu te défrisais les cheveux comme moi, tu—

- Non merci. Je n'ai pas envie de te ressembler.

- Même en rêve tu n'y arriverais pas de toute façon.

- Non, mais ça suffit, vous deux ?

L'intervention de leur mère n'admet aucune autre réflexion, mais Cannelle soutient à chaque fois le regard noir que Magalie lui lance alors que son pas prend de l'assurance sans que le livre ne tombe. 1m75 – sans talons, une taille fine, des cheveux mi-longs, des yeux noisettes qui s'illuminent dès qu'elle esquisse un sourire. C'est vrai que, même en rêve, Cannelle ne pourrait jamais lui ressembler du haut de son 1m65 et avec quelques kilos que Magalie lui conseille de perdre « si elle veut qu'un mec bien s'intéresse à elle ».

- D'après Samantha, je fais partie des favorites pour être Miss Carnaval 2016, annonce Magalie après lecture d'un SMS.

- C'est Miss Carnaval, pas Miss France. Je ne vois vraiment pas pourquoi tu t'entraînes à marcher, dit Cannelle.

- Merci pour le soutien, dit froidement Magalie en jetant le livre sur la table de la salle à manger.

Cannelle sursaute même au claquement de la porte qui fait trembler les photos de famille sur le buffet et accrochées aux murs du salon.

- Elle sera énervée jusqu'à demain, soupire leur mère.

- Il n'y a que la vérité qui blesse. Mais aïeuuh ! Donc elle a le droit de le dire et pas moi ?

- Tu sais que c'est important pour ta sœur. Tu pourrais la soutenir un peu plus.

- On parle de Miss Carnaval, là. Elle ne va pas jouer son avenir.

- C'est votre dernier Carnaval ensemble. Probablement pour toujours.

- Tu dramatises.

- Si tu entres à Sciences-Po en septembre, tu ne reviendras pas.

- Maman, y'a des vacances à Sciences-Po. Je reviendrai.

- Tu vois très bien ce que je veux dire. C'est les derniers moments que nous passons ensemble toutes les trois. J'aimerais que vous en profitiez.

La tendresse avec laquelle sa mère lui remet la tête en bonne position met fin à la discussion mais pas à la torture. Le résultat en vaut la peine. Observant ses tresses dans le miroir en pied de son armoire, Cannelle essaye de trouver le meilleur angle pour un selfie par rapport à la luminosité dans sa chambre . La chanson-thème de la Guerre des étoiles retentit alors que le nom Yohan s'affiche sur l'écran du téléphone.

- Tu m'appelles pour me souhaiter bonne nuit. C'est trop mignon, dit-elle en continuant à se regarder.

- Je crois que tu es partie avec mon livre de maths. Je voulais faire les exercices pour mercredi et je ne le trouve pas.

- Attends, je vérifie. Et puis tu peux faire au moins semblant de me faire croire que tu penses à moi.

- Tu sais que je pense tout le temps à toi.

- Ça compte pas si tu me le dis parce que je t'ai dit de me le dire. Et oui, j'ai bien pris ton livre avec le mien. Désolée.

- Pense à me la ramener demain à la répét'.

- Ça marche. Bonne nuit.

L'idée de prendre de l'avance sur ses devoirs ne lui traverse l'esprit que le temps de se dire qu'elle pourra tout faire lundi soir. Son manuel rejoint donc ses annales du bac soigneusement empilées sur son bureau. Par contre, le décompte en rouge qu'elle a fluoté en jaune sur chaque page de son agenda jusqu'au jour de l'examen d'entrée réveille sa culpabilité. Les fiches qu'elle fait l'heure suivante sur un des livres d'histoire recommandés pour le jour J dénoue légèrement l'étau qu'elle ressent à chaque fois qu'elle se dit que, peut-être, sa vie changera complètement dans quelques mois. Voilà, impossible de dormir maintenant.

Malgré l'acoustique désastreuse de sa chambre, Cannelle commence à répéter une chorégraphie en faisant du Air Caisse claire. En faisant le bruit du roulement avec sa bouche, elle se prend en jeu alors qu'un sentiment de légèreté s'empare d'elle. Ses baguettes touchent malgré tout la peau de temps en temps. Au bout de la cinquième fois, la porte s'ouvre violemment.

- Tu pourrais frapper avant d'entrer, dit-elle en haussant le ton et relevant le menton avec défi. Hors de question que Magalie fasse la loi aussi dans sa propre chambre.

- Il est minuit passé. J'aimerais pouvoir dormir.

Sur ces mots prononcés sans sourire mais sans venin non plus, Magalie referme la porte. Par principe, Cannelle tape encore quelques secondes sur sa caisse avant de se rappeler les paroles de leur mère. Comme un fait exprès, le dossier photos de carnaval commence à défiler sur son écran d'ordinateur en veille.

2012, 2013. A ce moment-là, Cannelle faisait partie des danseuses de Mas Mizik, comme Magalie. Les années changent, les tenues et maquillage ne se ressemblent pas, mais le même bonheur se lit dans leurs sourire alors qu'elles prennent la pose en se tenant par l'épaule ou par la taille. Les conflits renforcés par leurs trois ans de différence d'âge n'avaient pas encore fait leur apparition.

Les dossiers 2014 et 2015 n'affichent que des photos de Cannelle avec les musiciens. Ces deux années passées à jouer avec Yohan, les regards complices et les fous rires pendant les défilés n'existent qu'avec une unique photo prise un Mercredi des Cendres. Bras croisés et dos à dos, tous les deux arborent une casquette et un t-shirt avec le logo du groupe et leur caisse claire posée par terre...

Avant de se coucher, Cannelle s'assure que son portable et la batterie de son appareil photo sont en charge. Le dossier 2016 ne demande qu'à être rempli.



Dans le prochain chapitre : 

Alors que Cannelle et Yohan s'aident mutuellement à s'appareiller avec leur caisse claire, Jena les rejoint.

- Vous êtes mignons tous les deux. Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ?




Sur un air de carnavalLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant