2 - Trois expériences de lecture que nous avons tous vécues

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Tous les lecteurs de fictions l'ont naturellement expérimenté : les livres sont des passages.

Les dispositifs de lecture ont toujours été des objets de médiation entre les mondes.

Avant d'examiner, exemples à l'appui, ces deux affirmations, je crois qu'il serait utile de pointer trois expériences de lecture, qui sont tellement banales, tellement courantes, familières, que la plupart d'entre nous n'y prêtent aucune attention. Mais cependant elles prouvent bien que la lecture est quelque chose, comment dire..., d'assez magique au fond.

– Premier exemple

Nous avons tous été déçus par les adaptations cinématographiques ou télévisuelles de romans dont la lecture nous avait pourtant passionnés. Nous ne reconnaissions ni les lieux ni les personnages qui s'étaient naturellement imposés à nous lors de notre lecture, comme s'ils étaient bel et bien les lieux et les personnes réellement concernés et ce, même s'il s'agissait d'une œuvre clairement imaginaire avec, par exemple, des créatures ou des décors impossibles dans ce que nous appelons "la vraie vie".

De cette puissante impression de familiarité déçue, cette sensation de déjà-vu contrariée, viennent aussi probablement nos frustrations face à des suites ou à l'arrêt d'une série ou d'une collection. Le phénomène considérable et passionnant des fanfictions, dont il sera souvent question dans les prochains chapitres, est une réponse à cet impact de la lecture sur notre perception intime des êtres et des choses.

A la lecture nous avions vu tout cela différemment. Nous avions... vu ! Oui. Nous pourrions relativiser, et dire que nous avions imaginé, mais qu'est-ce à dire de moins, ou d'autre, sinon que nous nous en étions construit une image mentale. Et alors, nous avions vu où ? Nous reviendrons là dessus dans les prochains chapitres et nous devrons je pense aller voir, en simple curieux, du côté des neurosciences et du langage. Mais aussi des mythes qui sont les grands ancêtres des livres (et donc des ebooks aussi).

Cependant peut-être serait-il sage de prendre conscience dès maintenant de l'existence de différents facteurs qui, discrètement, orientent notre imagerie mentale. Nous pouvons penser d'abord aux illustrations sur les couvertures. Une photographie de l'auteur peut aussi nous influencer. Et puis, entre en jeu également tout ce que nous savons ou croyons savoir sur le contexte de l'histoire, sur ses personnages, même s'ils sont fictionnels. Nous avons tous une image mentale de Don Quichotte, même si nous n'avons jamais lu ses aventures. Nous avons croisé son image, nous en avons entendu parler. Nous en avons une idée. Et les idées, nous y reviendrons sans doute, font images.

Quoique... En effet, une personne me racontait récemment que lorsqu'elle lisait un roman de Georges Simenon de la fameuse série des "Commissaire Maigret", et bien qu'elle ait vu de nombreuses adaptations cinématographiques et télévisuelles, avec le célèbre personnage interprété par de grands acteurs, tels en France que Jean Gabin, Jean Richard ou Bruno Cremer, aux physiques, aux voix, aux personnalités fortes (mais toutes bien dans l'esprit du personnage imaginaire, notons-le), elle voyait toujours un autre commissaire, le sien en quelque sorte, celui qu'elle est la seule à pouvoir imaginer sur la scène unique de son théâtre intérieur.

Dans le monde qui prend forme en nous à la lecture d'une fiction, il nous faut aussi prendre en considération la forme de coopération qui s'instaure naturellement entre l'auteur et ses lecteurs. Dans la lecture intentionnelle que nous allons prôner ici, c'est-à-dire la lecture motivée par une intention : l'intention de voyager véritablement dans les livres, nous devons être conscients du travail naturel de co-construction, de la coopération que le lecteur apporte à l'auteur, dans la mesure où ce dernier l'anticipe en laissant à ses futurs lecteurs une marge de liberté et d'interprétation suffisante.

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