Demande en mariage

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Je me suis toujours demandé ce que j'étais capable de faire pour ma femme, mais je ne pensais pas en arriver là. Si j'écris ces lignes, c'est pour prendre du recul, pour me décider à commettre ou non un acte innommable. Nous sommes au cinquième jour, je n'arrive pas à me décider.

L'amour était-il plus fort que la chair ? Ce sacrifice nous conduira-t-il au paradis, ou en enfer ? Le couteau au manche de nacre est posé à plat sur le bureau, la lame incurvée est encore brillante, vierge du sang de ma femme.

Dès que nos regards se sont croisés je l'ai aimée, adulée. Depuis nous ne sommes plus quittés, ma femme est une femme délicieuse, elle a toujours eu beaucoup de cœur et de goût.

Après trois ans de vie commune, je l'ai demandée en mariage. Elle a d'abord refusé, prétextant que je ne pouvais pas lui demander une telle chose, un tel sacrifice. Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire par là. Mais à force d'insister, elle a accepté.

Ma demande s'est révélée dramatique pour notre couple. Ma femme a changé, elle a perdu son sourire, sa joie. Ne comprenant pas son attitude, j'ai soupçonné un amant mais elle m'a mille fois rassuré que j'étais le seul homme dans sa vie.

Elle a beaucoup changé. Elle a commencé à faire des choses démentes avec des couteaux. Plusieurs fois elle a fait semblant de se trancher le cou, les coudes, les genoux, les chevilles, les mains. Elle le faisait froidement, machinalement, comme si sa raison ou sa lucidité avait déserté son être. Le pire, c'est qu'elle refusait de me dire pourquoi elle le faisait, pourquoi elle poussait des petits rires nerveux, pourquoi elle m'observait sans rien dire, sans sourire, pourquoi elle se levait la nuit et s'enfermait dans la salle de bains où je n'entendais que le souffle agonisant de sa respiration. Tout ça me faisait froid dans le dos, tout ça me faisait peur, mais la machine était en route et dans sa tête rien ne semblait pouvoir l'arrêter.

Plus la date approchait, plus ses goûts changeaient. Elle, la femme non-violente et pacifique, était devenue addict aux films sanglants. Elle devait s'habituer, qu'elle disait, et après le mariage nous reprendrions une vie quasiment similaire.
Un soir elle m'a demandé de regarder une vidéo sur internet : une décapitation. J'ai vomi sur le bureau et la moquette. Après ça j'ai voulu annuler le mariage, je lui ai dit que c'était trop, que j'allais la quitter. Elle a ouvert la fenêtre (nous habitons au cinquième étage) et aurait sauté si je ne l'avais pas retenue. J'ai cédé, elle a paru soulagé, elle a presque souri, elle m'a répété que je saurais tout en temps voulu.

Le grand jour est arrivé. Pas celui de mon mariage, mais celui de la demande officielle à son père, un homme que je n'avais jamais vu, un homme vivant au fin fond de la Moldavie avec sa famille, ses bêtes, et ses traditions.

J'ai vite sympathisé avec lui, un homme rustre mais charmant, éleveur de poulets et de bovins. Ça se passait si bien que le soir-même de mon arrivée je lui ai demandé officiellement la main de sa fille. Son sourire s'est figé, son visage a changé. Il m'a alors dit que sa fille devait beaucoup m'aimer pour en accepter les conséquences, car il n'était pas facile d'accepter une ancestrale tradition. D'un air idiot je lui ai répondu qu'il n'y avait pas de plus belle tradition que celle du mariage et qu'elle n'avait rien d'ancestrale, qu'elle était juste un peu moins à la mode. Il a haussé les épaules puis il m'a expliqué que dans son pays, les filles doivent rester vierge jusqu'au jour de leur mariage. Dans le cas contraire, elles ne peuvent se marier qu'à l'unique condition que le futur époux prenne lui-même la main de sa future femme. Preuve d'amour contre le pêché de chair, avait-il dit.

Il s'est alors levé, a soulevé son pull, et a retiré de son étui accroché à sa ceinture, un couteau avec un manche en nacre, son couteau « familial et ancestral ». Il m'a dit que j'avais une semaine pour le faire. Pendant ce temps-là, il garderait sa fille, et une fois le délai passé, il la marierait à un autre homme du village.

Je n'ai compris la « tradition » qu'au moment où sa femme s'est présentée à moi : il lui manquait une main.

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