Voyage vers l'exil

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Ils roulèrent longtemps sans parler. Michel regardait le paysage défiler, pour la première fois avec ses yeux de vampire. Le fleuve surtout l'impressionnait. Tranquille, majestueux, s'épuisant en méandres inutiles qui rallongeaient son cours et les obligeaient à le traverser par une série de ponts. Ces détours ne décourageaient pas les voiliers qui, même la nuit, filaient dans les deux directions. Avec le chômage et les tracas imposés aux automobilistes, de nombreux propriétaires de voiliers s'étaient recyclés en marin d'eau douce, transportant passagers et marchandises plus ou moins légales, d'une allure lente, mais sûre.
Nyoto conduisait avec prudence, de sa seule main valide. Cela ne l'empêchait pas de laisser traîner un œil sur son passager. « Que ce que c'est que ce truc ? »
Michel chercha un moment de quoi l voulait parler. « C'est une canne-épée.
— Ça existe encore, ces trucs ?
— Depuis un certain temps, je préfère me promener armé.
— Mais c'est surtout décoratif, non ?
— C'est pointu. » Michel avait parlé en haussant les épaules. Il avait acheté cette canne chez un brocanteur, avec la fascination des jeunes pour les objets mystérieux. Elle s'intégrait à merveille à ses chandeliers à trois branches et ses presse-papiers en forme de crâne ou de gargouille. Le pommeau d'acier brillant représentait un loup hurlant ; il avait dû aiguiser lui même la lame de cette arme d'apparat.
« Tu sais, tu ne seras pas puni. Il fallait donner le change pour les autres, mais en fait, Nideck et moi comprenons ce que tu as traversé. Avoir été à ta place, j'aurais démontré encore moins de contrôle. »
Michel cessa de regarder le fleuve.
« Ce qui est grave, continua Nyoto, c'est que tu as douté de nous. Dès que tu as su pour Levinston, il fallait prévenir Grimaldi. Seulement, tu croyais que c'était peut-être l'Ordre qui était derrière ce meurtre. C'est ça qui me déçoit. Nideck prétend qu'il a compris, que tu as vu des choses à Saint-Sébastien qui peuvent t'amener à douter. Moi, ça ne me rentre pas dans le crâne. Après tout ce que nous avons vécu, toi et moi. Et Grimaldi aussi ; il a risqué son existence pour toi, son immortalité.
« Accepte cette nouvelle chance et montre-toi plus prudent à l'avenir. Tu ne t'en rends peut-être pas compte, mais tu es privilégié. Tu as le sang pur de l'Ordre, ce qui signifie que tu peux espérer t'élever jusqu'au sommet. Moi, je suis bloqué à la quatrième enceinte. » Nyoto garda le silence un demi-kilomètre avant de reprendre : « Je suis un bâtard, tu vois. J'accomplis mon devoir, mais je n'ai plus de véritable ambition au sein de l'Ordre. Alors si tu as un souci... Je suis là. Je ne te vendrai jamais pour du prestige. Qu'est-ce que j'aurais à y gagner ? Tu es un guerrier, comme moi. Nous nous sommes battus côte à côte. J'ai vu comme tu es brave.
— Je ne me sens pas brave.
— Mais quand le danger survient, tu l'affrontes sans hésiter. Nideck m'a raconté que tu avais détruit un anarchiste à mains nues ; ça ne m'a pas étonné. T'attaquer à Levinston était stupide, mais c'était courageux. Il te reste à apprendre en qui placer ta confiance.
« Je ne vais pas te chanter la chanson de l'Ordre. Tu es intelligent, tu sais que tu dois te méfier, même de certains de tes frères. Levinston n'était pas digne de ta confiance. Grimaldi est encore jeune ; si tu avais un ennui sérieux, il serait tenté de le rapporter à Nideck avant de t'aider. Et Nideck... il t'aime beaucoup, mais il a l'œil sur la cinquième enceinte. Aide-le à y arriver, et il sera à fond avec toi. Seulement, dès que tu risqueras de nuire à ses ambitions... Moi, ce n'est pas pareil. J'accomplis tout ce qu'on me demande et je demande ce qu'il me faut. Ça m'a rendu riche et puissant. C'est ça l'Ordre : tu donnes toujours, sans compter. Si tout le monde joue le jeu, si tout le monde donne, alors tout le monde est plus riche. Mais il y en a toujours qui veulent recevoir plus en donnant moins. Ils sont comme Simard ; il a cent ans, il devrait être à la tête de sa loge. Mais il en veut toujours plus, alors Grimaldi l'a rejoint et va le dépasser. Si tu donnes assez, tu le dépasseras aussi.
— Il est arrivé quelque chose. Je n'osais en parler à personne, pas même à Nideck. »
La main valide de Nyoto se crispa presque imperceptiblement.
« Je ne sais pas si c'est grave, mais... J'ai bu le sang de Myriam. »
La main de Nyoto se crispa davantage. Son regard durcit. « Beaucoup ?
— Oui, beaucoup. Mais une seule fois. Est-ce grave ?
— C'est grave.
— Quel genre de punition m'attend ?
— Punition ? Tu ne comprends pas Michel. Ce n'est pas la punition que tu dois redouter ; tu es déjà dans des emmerdes énormes. Quand est-ce arrivé ? Raconte-moi.
— La veille de mon émergence. J'étais au Sanctuaire pour la célébration de Samhain. Je n'étais pas à l'aise, alors Grimaldi m'a laissé partir. Elle m'a suivi jusque dans un bar. »
Michel s'arrêta, mais Nyoto lui demanda de continuer, d'une voix qu'il tâchait de garder calme.
« Elle m'a amené dans un coin discret. C'était dans le bar de Cassandra Lupal ; il y a des loges prévues pour les Bergers et leurs... invités. Là, elle a bu mon sang, au point que j'ai cru mourir. Ensuite, elle m'a donné le sien.
— Et c'est tout ?
— Elle a recommencé, et ensuite... ensuite, nous avons...
— Cette partie-là ne me concerne pas. Tu ne l'as pas refait ?
— J'ai toujours refusé.
— Parce qu'elle a voulu recommencer, bien sûr.
— Elle dit que ce n'est rien de mal, que la règle a pour but de protéger les mortels de l'Ordre.»
Nyoto frappa le volant de sa prothèse. Il prit le temps de calmer sa colère avant de reparler. « Il te reste bien des choses à apprendre, Michel. Au moins, Myriam est de source pure, donc ta lignée n'est pas compromise.
— Ma lignée ?
— Ton sang. Si tu mêles ton sang à celui de quelqu'un qui n'est pas de la lignée pure de l'Ordre, alors tu deviens un bâtard, comme moi. Tu ne pourras t'élever au-delà de la quatrième enceinte ; les trésors les plus riches te demeureront interdits.
— C'est tout ? » Cette perspective semblait bien lointaine à Michel.
« Tu parles ainsi parce que tu es jeune, et que tu ne connais pas encore les secrets qui sont enseignés aux gardiens de la quatrième enceinte. Je donnerais n'importe quoi pour être admis plus haut. Ne gâche jamais tes chances, tu le regretterais.
« C'est dans le sang que réside notre double. C'est la source de notre pouvoir, de notre immortalité, de tout notre être. Lorsque tu bois l'ichor d'un vampire, tu intègres une partie de cet être. J'imagine que tu éprouves pour Myriam une vive affection ? Tu n'as pas à en avoir honte : c'est son sang qui parle en toi. »
Cela pouvait-il n'être que cela ?
« J'ai l'impression de l'avoir toujours connue...
— Elle t'a bien accroché.
— Non ! Je veux dire... Avant de la rencontrer, il y avait souvent une femme au centre de mes visions, qui revenait sans cesse. Je savais que j'étais lié à elle, à sa destinée. Quand j'ai vu Myriam, j'ai immédiatement compris que c'était elle.
— C'est le sang qui parle, rien d'autre. C'est un lien dans ta chair, c'est plus fort que tout.
— J'ai aussi bu le sang de Grimaldi.
— Mais toujours en faible quantité, n'est-ce pas ? Nideck a autorisé cette entorse à nos règles, pour préserver ta clairvoyance. Pour que, le moment venu, ton double se fonde à celui de Grimaldi au lieu d'être remplacé par lui.
— Ma clairvoyance est revenue, mais je ne peux plus voir qu'elle. »
Nyoto secoua la tête, fermant même les yeux un moment. « Seulement elle ? »
Michel crut sentir la voiture accélérer. « Une seule fois, j'ai vu ce Hess, celui qui a tué mes parents.
— Question de motivation. Avec tes parents aussi, tu partageais un lien de chair. Le reste du temps, elle t'obsède. En te gavant la veille de ton émergence... »
Michel crut soudain comprendre. « J'étais d'abord lié à elle, avant Grimaldi.
— Pire. Puisque tu étais si plein du sang de Myriam, Grimaldi l'a sans doute bu à travers toi. Je ne serais pas surpris qu'il soit lié aussi. Ce n'était pas innocent, Michel, sois-en certain. Elle savait exactement ce qu'elle faisait. »
À quelle fin ? La conclusion effrayait Michel plus qu'il n'aurait su l'exprimer.
« Elle est liée à tout ça, dit Nyoto. Avec les cachoteries de Levinston, ça ne sent pas bon.
— Peut-être pas. Elle a peut-être fait ça...
— Quoi ? Par affection ? Ça c'est déjà vu. Tu l'avais rencontrée souvent, avant qu'elle ne te donne son sang ? »
Michel fit signe que non. « Au bal, nous ne nous sommes même pas parlé. Mais je vous l'ai dit, nous avions une sorte de lien...
— Tu croyais percevoir un lien. Le don de sang est une chose grave, Michel. Plus que le mariage pour un mortel. Plus que n'importe quoi, à vrai dire. Ce n'est pas frivole. Elle a pris un risque en te liant à elle, et elle avait une raison pour ça. »
Michel détourna le regard. Au caprice d'un méandre, le fleuve revenait vers eux. Un voilier fendait l'eau noire vers la cité. Michel rêva un moment qu'il se trouvait à bord et qu'il retournait près de Myriam. Nyoto avait raison : elle l'obsédait.
« Il ne faut en parler à personne. Tu m'entends Michel ? Tu as déjà assez d'ennuis.
— Et elle ?
— Elle ? Tu vas la surveiller de près. Chaque instant, épie-la. Ne te décourage pas : si elle sait que tu es clairvoyant, alors elle n'entrera pas en contact avec son maître très souvent. »
Nyoto semblait présumer qu'elle n'agissait pas seule. Il avait sans doute raison. Michel préférait la croire innocente du meurtre de ses parents.
« Dès que tu apprendras quelque chose, dis-le-moi, et je m'en occuperai. Regarde-moi. »
Michel tourna la tête. De toute façon, le bateau était déjà loin derrière.
« Tu peux avoir confiance, je vais te tirer de là. »
Grandbois sentit son cœur se serrer. Briser un lien de sang serait difficile. Il n'imaginait qu'une seule solution, et il était certain que Nyoto pensait la même chose que lui.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !