1 - La lecture sort du bois

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Nous lisons tous.

Nous lisons spontanément. Naturellement. Instinctivement.

Nous lisons parce que nous sommes vivants. Tout simplement.

La plus petite unité de vie, la cellule, doit décoder et documenter son environnement si elle veut remplir sa mission au monde : être.

Or, décoder et documenter c'est déjà lire.

C'est lire.

La lecture est sortie du bois bien avant que les hommes inventent les écritures.

Depuis plusieurs années cette image de la lecture sortant du bois, comme un animal, comme une créature étrange, cette image m'obsède.

Moi-même je ne comprends pas vraiment ce que je veux dire lorsque je dis cela : « La lecture est sortie du bois ». L'image mentale a du mal à se préciser. Cela reste flou, comme au sortir d'un rêve que le matin on recherche en vain à reconstituer. Je n'ai pas souvenir d'avoir fait ce rêve, mais je ressens cela en moi, comme si je m'étais retrouvé un jour à la campagne au bord d'une route et séparé d'une forêt par un champ labouré. C'est l'image qui me vient à l'esprit. J'ai le sentiment que nous sommes là plusieurs et même assez nombreux. Et tout d'un coup, on sent une présence à la lisière. Cela remue un peu dans les buissons. Puis cela sort du bois et avance vers nous. Nous rejoint dans le monde ordinaire. Nous accompagne lorsque nous partons. C'est comme cela que j'imagine l'arrivée de la lecture. Et c'est bien sûr une imagination qu'il me faudra éclairer au cours des prochains chapitres.

Pourquoi ce sentiment d'étrangeté et cette vague inquiétude ?

Le livre, lui, est effectivement sorti du bois, mais dans un autre sens.

L'objet, le dispositif de lecture que nous appelons aujourd'hui "livre" est lié au règne végétal. Avec ses ancêtres, les papyrus égyptiens, ou les tablettes de bois des Romains, et aujourd'hui avec la pâte à papier.

Mais rien ne dit que les technologies les plus modernes nous éloignent véritablement du monde sensible. Comme un aveugle développe ses sens de l'ouïe et du toucher, peut-être que des environnements de haute technologie pourraient développer chez certains d'entre nous une perception plus subtile du monde et des informations de plus en plus nombreuses qui le traversent. Par exemple, nous pourrions ressentir l'influx d'un courant végétal de la lecture, quel que soit son support, même s'il s'agit d'une tablette ou d'un smartphone. Peut-être.

Ce que je cherche à exprimer c'est l'idée que, liée au biologique, au vivant, la lecture a son propre temps, son tempo, ses rythmes induits en partie par le style de l'écriture, par les effets de répétitions de certains éléments qui la structurent et qui sont parfois très subtils.

Mais je pense que nous ne devons pas seulement envisager ce que je dis là sur le plan des mots. Regarder avec attention un paysage d'automne, ou de nuit la façade d'un immeuble avec quelques fenêtres éclairées, une foule dans une gare, ou justement se promener en forêt, pourraient bien être, par exemple, des lectures qui correspondraient bien à l'idée exposée ici.

Ce temps de la lecture, qui se déploie en nous lorsque nous lisons, qu'il s'agisse donc d'un livre, d'un environnement, d'une situation, ou de bien d'autres choses encore, se doit d'être respecté pour que l'œuvre à l'œuvre (disons-le ainsi !) opère.

Ce que je ressens en exprimant tout cela, et qu'il me faudra aussi éclairer plus tard, c'est que la lecture reste quelque part de l'ordre du végétal, de la circulation d'une sève.

Ce que je veux dire c'est que la lecture est une "chose" vivante. Car c'est un processus imagé qui, comme un rêve, se déroule en nous.

Oui, que se passe-t-il, en nous, quand nous lisons une histoire qui nous transporte dans son propre monde ?

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