L'étranger du train

Depuis le début

Au moment où le métro est arrivé à mon arrêt, je me suis senti mal, et quand je suis sorti mes mains tremblaient comme si j'étais en manque de nicotine.Il y avait quelque chose de mauvais chez lui. Je crois que c'était une sorte de monstre. Un sociopathe, peut-être, un de ces gars calmes qui a en fait une douzaine de têtes de femmes dans son congélateur, et dont la première victime est sa mère.

Je me suis retrouvé à flâner intentionnellement après le travail, l'après-midi, à m'arrêter pour feuilleter les magazines dans les kiosques dans le centre commercial près du métro, même quand je n'avais pas l'intention d'acheter quoi que ce soit. Pendant quelques semaines, j'ai évité de prendre ce métro, et quand  je m'y rendais avec réticence, je m'assurais toujours de choisir une place aussi éloignée que possible de celle où je l'avais vu.

Puis, un matin, j'ai vu une autre personne qui a déclenché la même sonnette d'alarme dans ma tête.

Une femme, tout aussi banale, qui se contentait de rester sur son siège, malgré les bousculades et l'agitation autour d'elle. Le moment où je l'ai reconnue, je l'ai réalisé plus tard, c'était quand mon obsession avait commencé. Mon observation des gens, qui avait commencé comme une sorte de passe-temps pour conjurer l'ennui, était devenue presque comme une religion pour moi. Je ne pouvais pas entrer dans un bus ou un métro sans me mettre à examiner tout le monde, dressant une liste des comportements dans ma tête. vêtements et couleurs simples, sans marques ? Noté. Aucune expression, pas de regards occasionnels vers les fenêtres ou d'autres passagers ? Noté. Pas de sacs, ou d'accessoires ? Noté. Noté, noté, noté, nous en avons un autre. J'ai commencé à les appeler les Étrangers.

Je ne les voyais pas tous les jours, même quand j'ai commencé à prendre le métro plus que je n'en avais besoin, même quand je me suis mis à monter dans des bus qui n'étaient pas sur mon chemin. Mais ils étaient là, assez souvent. En voir un me faisait grincer des dents, rendait mes paumes moites, et ma gorge me paraissait sèche. Si vous avez déjà fait un discours, vous reconnaissez peut-être cette sensation. Même s'ils ne m'accordaient pas la moindre attention, j'avais l'impression de m'exhiber devant eux. Je les croisais si souvent, comment pouvaient-ils ne pas me remarquer ?

Ils ne l'ont pas fait, cependant, en aucune façon. Et un jour, finalement, ma curiosité a pris le dessus sur ma peur. J'ai décidé d'en suivre un. J'ai choisi celui qui m'avait intéressé en premier, l'homme dans le métro de l'après-midi, qui gardait toujours le même siège. Je suis donc monté dans ce métro et j'ai pris un siège derrière le sien. On a roulé jusqu'au terminus, où il s'est levé et a commencé à marcher devant moi. Je l'ai suivi, mais il n'est pas allé loin. Il s'est assis sur un banc à proximité, sans aucune expression, comme toujours, pendant que moi je me suis mis dans un coin à proximité et j'ai attendu, en essayant de garder un air nonchalant. Au bout de quelques minutes, le métro suivant est arrivé, je l'ai regardé entrer, et j'ai vu qu'il avait encore pris le même siège. Je n'ai pas réussi à trouver le courage de le suivre à nouveau.

Il n'est allé nulle part ! Il a juste pris le métro jusqu'à la fin de la ligne, et après quoi ? Il la reprend dans l'autre sens ? Quelle raison aurait-il, lui ou n'importe qui, de faire ça ? Je n'ai pas arrêté d'y penser, même après avoir repris un métro me ramenant à la maison pour avoir un peu de repos. Je ne pouvais pas laisser tomber cette affaire,  pas jusqu'à ce que j'aie trouvé un sens à tout ceci. Maintenant j'étais encore plus perdu qu'avant - j'étais même carrément en colère. Pourquoi cet étrange connard, cette personne presque inhumaine, qui se fait les lignes de métro dans tous les sens, n'allait nulle part ? L'esprit, je l'ai lu une fois, éprouve de la répugnance face à certaines choses parce que la vue de celles-ci est un affront. Les araignées effraient beaucoup de personnes, particulièrement les plus grosses. Elles semblent être une menace pour nous, comme des aliens. C'est l'effet que les Étrangers ont commencé à faire sur moi. Ils alertaient mes sens.

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