Une croix, un simple griffonage

Depuis le début

Je me suis couché directement en rentrant chez moi. Aujourd'hui, le corps a été découvert. Par sa fille, je crois. Les policiers sont venus m'interroger, j'ai répondu (très honnêtement) que je ne la connaissais pas du tout, et que je n'avais vu personne dans l'immeuble hier.
Je suis allé m'acheter ce journal aujourd'hui et me voici, lecteur. Je me demande quand est-ce que le journal parlera de ce que j'ai fait.

*

Il est quatre heures du matin, je me suis réveillé en sursaut, j'ai mal au ventre, j'essaie de me concentrer sur le papier pour ne pas avoir mal. Je crois que je commence à regretter ce que j'ai fait à cette femme. Je ne l'ai pas tuée, c'est vrai, mais j'ai tout de même mis en scène son corps, et fait croire à un meurtre. Je me demande s'il y a vraiment une différence entre tuer quelqu'un et faire croire aux autres qu'il a été tué. Je suis sans doute juste fatigué, ça ira mieux quand cette douleur sera passée et que je pourrai me rendormir et me reposer complètement.

*

Je ne sais pas ce qui m'a pris, je n'aurais jamais dû me lancer dans tout ça. Une autre victime s'ajoute à la liste, mais je ne veux pas continuer. Je n'ai pas réussi à me rendormir après ce dernier paragraphe (qui date d'hier matin) et le soir qui a suivi je suis allé noyer ma confusion dans l'alcool. J'ai toujours été un peu mélodramatique, alors je suis allé dans un petit bar de quartier. Là-bas, mon désespoir passait inaperçu, puisque je n'étais apparemment pas le seul à vouloir boire sans qu'on me pose des questions.
Mais une jeune femme s'est assise à côté de moi.
Je ne suis pas très attirant, mais le genre de fille à venir aborder une loque alcoolisée dans un bar miteux n'est sans doute pas très exigeante. On a discuté, l'air de rien, et je lui ai apparemment paru assez sympathique pour qu'elle m'entraîne chez elle.
Arrivés là-bas, elle a commencé à devenir... "agressive", et devant l'air de refus que j'affichais, elle s'est vexée, et a dit qu'elle allait prendre une douche pour me laisser le temps de réfléchir.

Je me suis mis en colère. Je ne supporte pas que quelqu'un me donne le "temps de réfléchir", je sais réfléchir, je sais réfléchir vite, je ne suis pas un animal. Elle me tournait le dos, je me suis approché, et j'ai mis mes mains autour de son cou. J'ai serré, serré, mais elle se débattait trop, c'était insupportable. Je l'ai fait tomber sur mon pied, pour éviter de faire trop de bruit, pour ne pas déranger les voisins du dessous, et je me suis agenouillé, et je l'ai étranglée jusqu'à ce que d'un coup, elle arrête de respirer.
Je n'avais pas confiance, j'ai laissé mes mains serrées autour de son cou pendant quelques minutes peut-être, et je me suis dit sur le moment que j'étais béni, que ça ne pouvait pas être une coïncidence. J'ai commencé à travailler son corps comme celui de la vieille dame d'hier, et au-dessus de la croix, j'ai gravé "II".
Je suis parti en nettoyant le verre qu'elle m'avait donné, et en réfléchissant aux endroits que j'aurais pu toucher. Personne ne m'a vu partir.

Sur le moment, j'étais vraiment aux anges, mais je vous assure que maintenant que je suis calme, j'ai des remords, et pire que tout, j'ai peur. Peut-être que quelqu'un m'avait vu quitter le bar avec elle, peut-être qu'un voisin m'avait aperçu, peut-être que j'avais laissé, je ne sais pas, de la sueur sur son cou en l'étranglant.
Je meurs de peur, je me dis que les policiers peuvent arriver d'un moment à l'autre. Je voulais être attrapé au départ, enfin, je voulais que mon meurtrier imaginaire soit attrapé au travers de moi, mais non, je ne veux plus. Ce journal qui devait être un magnifique trophée me nargue. Je vais arracher les pages de ces derniers jours, je ne veux pas que la police ait de preuves. Je vais laisser tout ça derrière moi, c'est promis.

*
*

Cher journal, je me suis réveillé avec de la fièvre, mon esprit est brumeux, et je ne me souviens que de très peu de choses par rapport à ce qui a précédé mon sommeil. Aurais-je dormi pendant plusieurs jours ? Ça parait incroyable, mais c'est l'explication la plus logique que je trouve à mon amnésie. Je t'ai trouvé sur mon bureau, journal, mais je ne me souviens pas de toi. Je me dis qu'en mettant au clair mes pensées dans tes pages, je peux aller mieux, et voir enfin plus clair, justement.
Certaines de tes pages sont arrachées, journal, et je me demande pourquoi. Le seul souvenir que j'ai d'avant mon sommeil, c'est une inquiétude tenace, presque irréelle. Je me demande ce que je redoutais.

À la radio, ils parlent d'un meurtrier qui sévirait dans mon quartier. Une des victimes habitait même dans mon immeuble !
Je me demande si mon inquiétude n'est pas liée à ça. J'avais l'impression d'avoir déjà vu les scènes de crime qu'ils décrivaient, comme dans un rêve.
Peut-être pensais-je être la prochaine victime ? Maintenant que j'y pense, ça expliquerait pourquoi une chaise barricadait ma porte d'entrée à mon réveil. J'espère que je n'ai pas raison.

*

Cher journal, je crois qu'un homme m'a suivi dans la rue, aujourd'hui. J'ai eu le sentiment que c'était le meurtrier, et qu'il me traquait vraiment. C'est stupide, je pense, mais cette certitude s'est imposée dans mon esprit et j'ai énormément de mal à m'en défaire.
Je suis rentré chez moi en courant, et en faisant un grand détour pour que personne ne puisse me pister. Je pense avoir réussi à le semer, mais peut-être s'était-il juste caché. Il sait où je vis, j'en suis certain maintenant. Je ne compte plus ressortir, heureusement j'ai quelques réserves de nourriture. Peut-être changera-t-il de cible si je reste enfermé assez longtemps ? Je ne suis pas certain de la chose, mais cette pensée me rassure.

*

Je n'arrive pas à penser à autre chose qu'à ce meurtrier. Je devais vraiment le craindre plus que tout, vu l'intensité de cette inquiétude. Je le vois ouvrir ma porte à chaque fois que je ferme les yeux. Je le vois se glisser derrière moi, et plus j'y pense, plus je vois ses mouvements être désarticulés et monstrueux.
Je n'ose pas tourner le dos à la porte, mais je n'ose pas lui faire face non plus. La pensée d'un monstre se glissant derrière moi me glace le sang, mais le voir s'avancer vers moi sans que je sois capable de l'empêcher d'approcher (je ne peux pas lutter, j'en suis certain) est une idée qui me terrifie encore plus.
J'ai décidé que s'il en venait à vouloir m'attaquer, je sauterais par la fenêtre qui est à ma gauche au moment où j'écris. Je la laisse ouverte. Je suis au cinquième étage, je ne peux pas fuir, mais je suis au moins certain qu'il n'aura pas ce qu'il veut, que je peux échapper à la peur qu'il voudra me faire ressentir au moment où il me tuera.
Je m'ennuie dans la vie, c'est vrai, mais certainement pas au point de me tuer. Mais cette peur qui paralyse mon esprit peu à peu, c'est pour la fuir que je veux me donner la mort. Je veux juste attendre le dernier moment, et le défier jusqu'au bout.
Il est sans doute devant ma porte en ce moment-même. Peut-être qu'il m'épie par le judas, et qu'il attend que je sois au paroxysme de ma terreur pour se jeter sur moi. Je le suis, mais il ne doit pas le voir.

*

C'est dans la précipitation que je jette ces mots sur le papier. Je crois, je suis certain que j'ai entendu la poignée tourner. Il est là, c'est sûr, il veut me tuer.
Il n'aura pas ce qu'il veut.

Don't Read at Night | Tome 1Lisez cette histoire GRATUITEMENT !