Le Bar de granit noir

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Marcel introduisit Grimaldi et Michel dans un grand salon.
C'était la première fois que Grimaldi entrait dans cette vaste pièce. Elle aurait pu accommoder un bon nombre d'invités avec ses canapés de cuir. Il se demanda un moment où s'asseoir ; Michel s'installa machinalement près de la bibliothèque, et Grimaldi l'accompagna. Son fils semblait plus tendu que d'habitude.
Le regard de Michel glissait sur les livres, sans doute pour passer le temps. Grimaldi l'imita. Essais, biographies d'hommes politiques, il reconnaissait les goûts de Levinston.
La porte s'ouvrit, laissant entrer le maître de maison. Marcel le suivit, referma derrière eux et se tint debout alors que Levinston se calait dans un fauteuil face à ses deux collègues.
« Alors, messieurs, comment se portent nos affaires ? »
Grandbois répondit avant son père. « Nos affaires, comme vous le dites, sont privées. Marcel, si vous pouviez avoir l'obligeance d'attendre dehors... »
Grimaldi sursauta. Michel avait raison, bien entendu, mais il ne lui revenait pas de donner des ordres aux serviteurs des autres. L'angoisse où il se débattait depuis des semaines était venue à bout de ses manières. Malgré cette brusquerie, Levinston adressa un signe de tête à son garde du corps, qui sortit discrètement. Grimaldi le remercia d'un sourire.
« S'agit-il de cette affaire concernant l'imperator? demanda Levinston.
— Non, répondit Grimaldi. C'est quelque chose de plus proche de nous.
— Ho! J'espère que rien de grave n'est arrivé.
— Des anarchistes m'ont attaqué alors que je sortais tout juste de chez moi. Je ne me suis échappé que grâce à l'intervention de Michel.
— Des anarchistes ? » Levinston serra les lèvres et regarda au plafond. Les pointes de ses doigts se rejoignirent devant son visage. « Les anarchistes ont-ils été détruits ?
— Pas tous. Michel en a eu deux, les autres se sont enfuis.
— Et vous avez prévenu Rodrigue ? Bien sûr que vous l'avez fait. Vous avez prévenu Rodrigue avant les vôtres. »
Grimaldi aurait aimé répondre quelque chose à cette insolence, mais il accepta le camouflet. Michel avait redirigé son attention vers la bibliothèque. « Dites-moi, Levinston, il y a un livre que j'ai aperçu l'autre jour, avec "majesté" dans le titre. "Au service de Sa Majesté", je crois, ou quelque chose du genre. Il n'est plus là ? »
Grimaldi remarqua comme la voix de son fils était grinçante. Levinston ne sembla pas s'en offusquer. « Vous avez dû le voir en haut. Il est dans mon cabinet.
— Pourquoi dans votre cabinet ? Il semble bien aller avec ces livres-ci ? Il a été écrit par un ami à vous ? »
Grimaldi l'interrompit. « Ils m'ont attaqué chez moi, Levinston. Il est probable qu'ils ont la complicité d'un Berger de la cité.
— Qu'en a dit notre prince ?
— Le prince se fie à nous pour enquêter.
— Bien sûr. Il ne peut pas se permettre d'offusquer une des factions de la cité, alors il préfère nous laisser prendre les risques. Si les choses tournent mal, c'est si simple de blâmer les sorciers ! » Levinston laissa aux deux autres le temps de ruminer un peu. « Avec les remous qu'il vient de provoquer dans la Hiérarchie, si la nouvelle que des anarchistes sévissent ici, la situation du prince passera de précaire à intenable. S'ils arrivent à tuer un membre du conseil, même le jeune Grimaldi, ce sera la panique, le sauve-qui-peut.
— En effet. Raison de plus pour que les anarchistes aient un complice dans la cité. Et qui a intérêt à ce que Rodrigue tombe ? Ilona, sans doute.
— Pas si vite. Clarimonde Concetti est le dauphin de Rodrigue. Si le prince tombe, malgré toute la belle loyauté qu'elle affiche, elle ne portera le deuil que le temps de déposer sa jolie main sur la couronne.
— J'y ai pensé aussi. Sauf que si la cité est en proie à la panique, Clarimonde ne la tiendra pas mieux que Rodrigue.
— Je le sais, vous le savez ; elle, le sait-elle ? Mais je suis d'accord avec vous. Ce coup des anarchistes est un peu vulgaire pour Clarimonde Concetti...
— Quoi qu'il en soit, nous devons retrouver les anarchistes.
— Nous ? Je suis certain que Rodrigue n'a pas cité l'Ordre de saint Pierre. Il est plus probable qu'il a chargé son cher conseiller de cette mission. »
Levinston allait l'aider. Par son serment envers l'Ordre, il le devait et il le savait, mais il voulait qu'on l'en prie, l'en supplie, simplement pour la sensation de pouvoir — ou par simple esprit de contrariété.
« Vous n'avez pas répondu à ma question tout à l'heure, insista Grandbois. Ce livre a été écrit par un de vos amis ?
— Quelqu'un que j'ai bien connu, en effet. »
Cette fois, Levinston n'avait pu dissimuler une pointe d'irritation devant l'insistance de Michel.
« Comment s'appelait-il, déjà ?
— Richard Hess, répondit Levinston en découpant froidement les syllabes.
— Voilà ! Ce nom me dit quelque chose. Je l'ai déjà vu quelque part, mais où ? »
Grimaldi décida de jouer cartes sur table.
« Levinston, ces anarchistes peuvent être très nombreux. Nous avons besoin d'aide afin de les combattre. Il est temps que votre association avec Tobias Jugg serve l'Ordre. Il a tout intérêt à découvrir laquelle de ses rivales se cache derrière ces anarchistes. Il éliminera l'une d'entre elles et prendra l'autre de vitesse.
— Ho ! Voici donc que cette "association" que vous avez tant décriée devient enfin pratique... Il n'y a pas si longtemps, à cause d'elle vous avez remis en cause ma loyauté envers l'Ordre. Je crois que quelqu'un me doit des excuses... »
Grimaldi avait un peu de mal à avaler cette nouvelle outrecuidance. Toutefois, si c'était ce dont avait besoin l'ego enflé de Levinston...
« Je me souviens maintenant ! Il est disparu, n'est-ce pas ? Il y a un peu plus d'un an. On en parlait aux informations... » Michel s'était exclamé avec un mélange de joie et de hargne qui glaça le sang des deux autres.
« Monsieur Grandbois, si vous laissiez discuter les grandes personnes ?
— C'est bien cela, il est disparu ? Sans laisser de trace ? » Michel fixait Grimaldi en posant cette question. En effet, il se souvenait ; un bon technomancien n'oubliait jamais quoi que ce soit. Richard Hess avait été, à sa manière, un homme important. Peu connu du public, mais redouté dans les coulisses, le genre de relations étroites qui avaient valu à Levinston sa place et son succès au sein de l'Ordre.
Levinston fixait maintenant Grandbois. Toute la colère montante qu'il était parvenu à feindre à l'endroit de Grimaldi était désormais dirigée vers son fils. « Et en quoi est-ce que ça vous intéresse ?
— Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois ?
— Je ne sais pas. Grimaldi, à quoi cela rime-t-il ?
— Michel, où veux-tu en venir ? »
Son fils l'ignora complètement. « Répondez à ma question Levinston. Avez-vous rencontré cet homme depuis sa disparition ?
— Je n'ai rien à vous dire, jeune homme ! Souvenez-vous que je suis votre supérieur, dans cet ordre ! »
La colère indignée de Levinston ne trompait pas Grimaldi. Il ne démontrait aucun des symptômes de la véritable furie des vampires : les veines qui se rétrécissent, les pupilles qui se dilatent... Michel, en revanche, avait les muscles tendus, les ongles plus épais et, alors qu'il souriait largement, ses lèvres s'écartaient sur des canines acérées. Il donnait tous les signes d'une fureur sur le point d'éclater, une fureur que Grimaldi avait connue intimement, peu de temps avant, près d'un vieux monastère.
« Calme-toi, Michel. Si tu me disais ce que tu cherches ? »
Mais pour Michel, seul Levinston existait. « Assurément. Vous êtes mon supérieur. Ça va vous faire une belle jambe quand vous serez écrasé sur le ciment. »
Sous le coup de la menace, Levinston sembla rétrécir de trois pouces. Les doigts de Michel, serrant le bras du divan, s'enfonçaient d'une demi-paume dans le cuir. « Quand avez-vous vu votre ami pour la dernière fois ?
— Grimaldi, retenez votre chien ! »
Grimaldi ne le retint pas.
En moins de souffle, Grandbois avait rejoint Levinston. Il n'avait pas ôté son manteau en entrant, et ses larges pans recouvraient sa victime comme les ailes d'un oiseau de proie. Michel souleva Levinston sans effort apparent et le lança à travers la pièce. Il s'écrasa au pied du bar, secoué.
La formidable capacité de dissimulation de Levinston l'avait abandonné. Il regardait maintenant Grandbois avancer vers lui avec une terreur manifeste. Grimaldi tenta de s'interposer, mais Michel le repoussa du coude sans presque faire attention à lui, avec une force dont il n'était certainement pas conscient. Grimaldi trébucha sur une table basse. Quand il se releva, Michel avait de nouveau empoigné Levinston. Celui-ci tendit un bras, les doigts écartés ; comme suspendue à un fil, la table basse s'éleva dans les airs et s'abattit sur le dos de Grandbois. Elle retomba sans lui avoir causé le moindre mal.
Sans doute alerté par le bruit, Marcel entra. Michel soulevait Levinston en le tenant par les pans de son veston et l'abattait contre le granit noir du bar. Marcel courut vers Michel. Soudain, Grandbois sembla frêle, alors que Marcel l'empoignait de ses mains épaisses comme des briques, le forçant à lâcher sa proie. Grimaldi ne savait comment réagir. Toute sa fibre anticipait le drame. Que Michel perde ou gagne, il était fini.
Marcel connaissait les arts martiaux. Il maîtrisa Michel d'une prise de tête parfaite, qui aurait pu étouffer un ours. Sauf qu'il avait été formé à combattre des mortels. Grandbois se permit à peine une grimace de contrariété, lui qui n'avait besoin d'air que pour parler. Il frappa du talon l'arche du pied de son agresseur. Marcel ne hurla pas tout de suite ; le craquement de l'os du pied retentit, clair, raide comme un juge. Grandbois ne s'arrêta pas là et frappa au même endroit, et encore, jusqu'à ce que Marcel le lâche enfin. Posément, Michel se retourna et asséna à son adversaire une droite formidable. Tout mortel qu'il était, Marcel ne tomba pas. Sa masse énorme, tout en muscles, absorba le choc sans broncher, mais Grimaldi imaginait sans mal combien il devait souffrir ; même gavé d'ichor, un mortel restait un mortel. Michel l'expédia au sol d'un violent coup de coude à la tempe.
Levinston avait chu lourdement, ses jambes aussi molles que des cordes. Le choc du comptoir lui avait certainement rompu l'échine. Grimaldi se précipita pour l'aider à se relever, interposant son corps, espérant que Michel avait dépensé une partie de sa fureur. Alors qu'il soutenait Levinston, il regarda son fils par-dessus son épaule ; Grandbois ne semblait pas calmé. Pour une raison qui lui échappait, il en voulait à Levinston à un tel point que Marcel ne lui avait pas même offert une distraction. Ses yeux étaient devenus deux billes d'obsidienne, et sa mâchoire... Il déposa sur le visage de Levinston sa main droite si vaste. Lentement, malgré la résistance des deux vampires, il colla la tête de Levinston sur le granit du bar.
« Richard Hess était chez mes parents, le soir où ils ont été tués. Vous allez me dire pourquoi. »
Grimaldi lâcha immédiatement Levinston et recula d'un pas. « Levinston, c'est vrai ? »
Levinston niait faiblement. La pression que lui imposait la main de Grandbois devait être énorme, car le sang commençait à surgir de ses yeux. Michel souleva de dix centimètres la tête de Levinston avant de l'abattre sur la pierre noire. « Ils ont retrouvé son ADN chez eux. Il en avait laissé partout ! Il en avait laissé... »
Le souvenir ne devait pas plaire à Grandbois, car il souleva Levinston au-dessus de sa tête et le frappa contre le comptoir encore une fois, avec un fracas d'os brisés. « Alors ? Qu'avez-vous vu, avec votre petit rituel ? Qu'est-ce que votre ami fichait chez moi ? »
Sur la pierre, Levinston avait la peau maculée de sang. Grimaldi crut d'abord que c'étaient ses pleurs qui s'étaient répandus, mais le visage tout entier se couvrait de gouttelettes qui grossissaient à vue d'œil comme une rosée écarlate ; Levinston transpirait. Jamais Grimaldi n'avait été témoin d'un tel spectacle.
« Pardon. »
Grandbois se redressa à moitié. Levinston sanglotait en parlant, brisé, vaincu. « Je ne sais pas pourquoi il était là. Je l'ai vu, avec mon rituel, mais j'ai eu peur. L'Ordre pouvait établir le lien avec moi, et alors... J'ai été lâche. »
Michel était tout à fait calmé. C'était à Grimaldi de se mettre en colère. « Vous m'avez menti ? Vous connaissiez l'assassin et vous avez menti à l'Ordre ?
— Pardon ! Je... J'allais enquêter de mon côté. Je... J'ai eu tort, je sais. J'avais peur. Je ne comprenais pas. »
Michel lâcha Levinston, qui dut se retenir au comptoir avec ses mains couvertes de sang. « Il fallait m'en parler, en parler à Nideck. Il aurait déjà retrouvé Hess, à l'heure qu'il est. »
Et si c'était justement cela que craignait Levinston ?
Sur le sol, Marcel geignait. Michel le regarda, visiblement honteux.
Levinston était en tort, bien sûr, mais il n'était pas le seul. Quel gâchis !
Grimaldi pensa un moment à se taire. S'il parlait à Nideck de ce que venait de commettre Michel, son fils était cuit. S'il n'en parlait pas, les deux autres tiendraient probablement leur langue, étant tous les deux coupables à leur manière. Par lâcheté, il deviendrait un traître. Et il savait comment l'Ordre de saint Pierre s'occupait des traîtres...

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !