Prologue : l'appel

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Une éternité de rêves, réminiscences éclatées au plus profond de son inconscience

Une éternité de rêves, réminiscences éclatées au plus profond de son inconscience.

Broignes carbonisées, hongres éviscérés, montagnes de besants et de tourteaux.

Destruction et dévastation. Honneur et richesse. Son œuvre. Son passé.

Il ouvre les yeux et pousse un profond soupir : la caverne est plongée dans les ténèbres.

Il s'étire et bâille longuement dans l'exiguïté de la grotte puis entreprend de ramper le long du tunnel, réduisant en poussière les ossements qui en tapissent le sol depuis bien trop longtemps.

Il n'aurait pas dû s'éveiller si tôt, c'est un fait. Tout son corps lui réclame le repos.

Rendors-toi pour quelques lustres encore, lui souffle son instinct. Abandonne-toi à l'indolence et à la langueur. Rendors-toi et continue de rêver à la gloire passée. Rendors-toi...

Mais une autre voix l'appelle, quelque part au-delà de la forêt de stalactites. Par-delà l'espace, par-delà le temps. Une voix douce et chaude, pleine d'assurance et de pouvoir. Une voix qui n'est pas la sienne, ni celle de son instinct.

Une voix de femme.

Si puissante qu'il n'a d'autre choix que de lui obéir.

Viens ! l'appelle-t-elle. Viens à moi.

Et tandis qu'il se glisse dans l'étroit boyau vers la pâle clarté de l'unique ouverture de la caverne, la voix continue de l'appeler :

Viens ! Viens à moi. Ceux de ton peuple ont disparu dans l'Ombre. Viens à moi, dernier représentant des rois de jadis. Viens à moi, Empereur, et que s'accomplisse ta vengeance.

Il naît à la lueur des étoiles, au cœur d'une nuit sans lune, en forçant l'étroit passage. La pierre éclate autour de lui et un pan entier de la montagne s'écroule. Les gravas s'amoncellent au milieu d'un nuage de poussière grise et condamnent l'entrée de la cavité.

Viens ! Viens à moi !

Il embrasse du regard la grande étendue morne et cerclée de pics acérés qui s'étend à ses pieds et déploie les dix toises de son envergure.

Alors qu'il s'envole, son rugissement résonne dans la combe.

Le dernier empereur des dragons d'Ascadys fend les cieux vers le royaume de Méroné.

***

Le souffle froid de l'air le fouette durement, comme si les éléments, trop longtemps libérés de sa poigne d'airain, avaient oublié de le craindre. Son corps encore engourdi de sommeil est ballotté dans les nuées. Un coup de tonnerre soudain l'aveugle, et le noir relief de la vallée s'imprime sur sa rétine blessée. Il chute, aspiré vers le sol comme l'était autrefois sa lance par le cœur de ses ennemis.

Alors il se souvient. Il se souvient de ces vies enfouies. De ces flammes dévorant les cités agenouillées devant lui. Du ballet des lames se brisant sur son poitrail. Il se souvient que jadis, il était un homme marchant parmi les dieux, plus terrible que le plus puissant d'entre eux.

Qu'il était un homme.

Et qu'alors une femme l'accompagnait.

Une femme. Un visage se forme sur la voix qui l'appelle. Éloria. Son Éloria.

La douleur, vive, éclate en lui comme ce fragment d'existence perdue lui revient, le tord, l'étourdit. Ce que le fil aiguisé des glaives ne peut lui infliger, un simple souvenir s'en charge, et l'entraîne, lui, le briseur de mondes, dans le plus implacable des tourments.

Le fond boisé de la combe se rapproche à vive allure. L'odeur d'humus envahit déjà ses narines.

Il est une boule de feu qui tombe du ciel, un météore qui va ébranler le monde, tel un héraut annonçant sa renaissance.

Les glyphes magiques gravés dans sa chair rougeoient et luisent dans la nuit. Il sent leur pulsation vibrer dans ses veines.

Le choc survient enfin, cataclysmique et assourdissant. La terre tremble, un jet de lave en fusion jaillit. Tout son être se condense dans l'impact, se remodèle dans cette forge tellurique. La souffrance qui le parcourt, indicible, le fait se sentir en vie, pour la première fois depuis bien des éons.

C'est alors que la nuit s'éclaircit et que le grondement sourd s'éteint peu à peu qu'une ombre se découpe sur les bords du cratère fumant, avançant d'un pas sûr et déterminé au milieu des troncs calcinés. Il est redevenu Homme. L'Empereur, déchu et enchaîné, a brisé ses liens et marche vers sa vengeance.

Bientôt les scaldes chanteront de nouveau la Geste de l'Homme-Dieu.


Le Talon d'AchilleLisez cette histoire GRATUITEMENT!