Prologue

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L'immensité de l'univers l'entourait. À bord de son astronef, la jeune extraterrestre venait de dépasser Jupiter. Mars se profilait déjà à l'horizon. Sous sa coupole de verre, l'unique mégalopole de la planète jaillissait comme un énorme furoncle. Sa surface envahissait un peu plus du tiers de la planète.

Acacia s'était énormément renseignée sur la planète, avait lu tous les livres qu'elle avait pu trouver, absorbant toutes les informations comme une plante absorbe les rayons du soleil. Elle aurait pu réciter l'encyclopédie par cœur.

La planète Mars était une société inégalitaire. Plus de 70 % de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté et donc en dessous du 32° étage de la ville, les plus hauts étages étant réservés aux hommes les plus riches. La société était parfaitement compartimentée. Dans les hauteurs vivaient les plus aisés, les plus respectables; venait ensuite la classe moyenne, très limitée; puis ceux qui n'avaient quasiment rien, les rejetés, qui vivaient de petits boulots et parvenaient tout juste à subsister. Il va sans dire que cette classe était la plus nombreuse. Tous ces étages communiquaient via les voitures volantes, qui pouvaient bien sûr circuler n'importe où; mais également grâce aux nombreux escaliers qui parsemaient les façades des immeubles. Cependant, les différentes classes avaient peu l'habitude de se fréquenter.

Ce clivage servirait à merveille sa mission.

Elle se frotta les mains, impatiente d'amarssir. Elle sentait qu'elle allait s'amuser comme une folle, et cela pour un but final beaucoup plus important, plus salutaire.

Les lueurs des diodes de son panneau de contrôle créaient des reflets rouges et verts sur sa peau bleutée. Elle était fière d'être une extraterrestre, une Xaklan, une vraie de vraie. Elle avait tout pour elle. Elle était jeune, belle, talentueuse et intelligente. Son boss s'en était évidemment rendu compte et lui avait confié cette mission de la plus haute importance. Elle tenait le sort de l'univers entre ses mains, et ne s'était jamais sentie aussi exaltée.

Elle enclencha les commandes pour amorcer sa descente, activant le système qui lui permettrait de traverser le verre solide de la coupole sans aucun problème.

Quelques minutes plus tard, elle se posa en douceur sur un terrain vague d'une zone défavorisée de la mégalopole. De la fumée s'échappait en volutes blanches du point d'impact et un bruit sourd emplissait à présent le terrain déserté. Elle ouvrit la porte ; il était temps de sortir. Elle fit quelques pas et regarda autour d'elle. Elle avait atterri à la limite du dôme, sur un grand terrain vide. À proximité, s'élevaient les hauts buildings. Des voitures volantes emplissaient le ciel, contribuant ainsi à alimenter l'immense nuage de dioxyde de carbone. Acacia sourit. C'était ici que devait commencer son plan et il commencerait cette nuit. C'était ici qu'elle trouverait ses brebis égarées. Elle les ramènerait ; l'abattoir attendait. Elle se dirigea d'un pas déterminé vers le noyau de l'immense mégalopolis.

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Mars, deuxième étage, tout le monde descend. Tout le monde ? Non. Aucune personne normalement constituée n'aurait eu envie de se balader dans cet endroit. Le deuxième étage était tristement connu par tous les martiens. C'était le lieu qu'on nommait à tous les enfants pour leur faire peur et les convaincre de manger leur soupe. C'était l'endroit où tout le monde craignait de se retrouver un jour. L'étage où il fallait être une force de la nature pour réussir à rester en vie plus d'un mois. Ici, seuls les tueurs, les grands bandits, les violeurs et autres détraqués, comme disait Jérôme Lewis, le président martien, se résignaient à habiter.

Sergueï Vladimirovitch Darine était un de ces hommes. La vie ne l'avait pas épargné ; il n'avait épargné personne. C'était ainsi qu'il avait survécu à Mars l'infâme, comme il la surnommait.

Sergueï était terrien, et fier de l'être. Il n'avait jamais compris pourquoi ses parents avaient immigré sur Mars le jour de ses six ans. Il leur en avait toujours gardé rancune. À tel point qu'il les avait tué dix ans plus tard. Il avait fait ce qui devait être fait, ne le regrettant que dans ses rares moments de déprimes. Et puis, il n'était pas seul. Il avait son groupe. Les Absinthes noires. Un nom révélateur de ses origines russes.

Il ne les avait pas recherchées, c'était elles qui étaient venues à lui, ses belles absinthes, l'une après l'autre, se liant et se déliant sous son regard depuis presque 23 ans maintenant.

Il y avait d'abord eu Enzo. Le flambeur, l'ironique Enzo Esposito, qui s'était faufilé dans sa cave à l'âge de 15 ans. Sergueï avait failli le tuer, avant de voir son regard. La farouche détermination qu'il y avait lue lui avait donné des idées. Il avait besoin d'un groupe pour ses projets. Et il sentait qu'Enzo avait l'étoffe d'un grand. Aujourd'hui, il avait 36 ans, et ses grandes connaissances en biologie et biochimie étaient un atout dans la poche du russe.

Matt Honey était apparu quelques mois plus tard. Il avait un caractère opposé à celui d'Enzo. Là où le premier était enjoué et extraverti, le second était sombre et introverti. Il avait mis un mois avant de prononcer une parole et de raconter une partie de son histoire. Sergueï s'était longtemps interrogé à son sujet, mais la froideur du garçon était sa qualité. Il ne ressentait rien, ce serait parfait. Matt n'avait qu'un an de moins qu'Enzo. Les deux garçons avaient mûri - mais était-ce vraiment le mot juste ?) - côte à côte, dans une constante rivalité. Et ça ne s'était pas arrangé avec la venue de Prisca, quatre ans plus tard. La troublante et obsédante brunette Prisca Johnson. Elle l'était déjà à l'âge de 14 ans. C'était une enfant sauvage, féline. Une petite chatte qui s'était peu à peu transformée en tigresse, championne aux jeux de l'amour. Sergueï avait tout de suite vu ce qu'il pouvait en tirer. La séduction était une arme, et Prisca la manipulait à la perfection. Il s'y était même laissé prendre plusieurs fois, sans aucun regret. Il avait beau avoir l'air d'un homme froid et calculateur, il n'en restait pas moins un homme.

Ils avaient vécu tous les quatre en autarcie pendant environ 14 ans. Ils s'étaient installés dans un immense entrepôt, dans lequel ils vivaient toujours. Sergueï les avaient formés avec patience, s'amusant de leurs histoires. Il fallait dire que c'était un trio passionnant à regarder évoluer. Puis, Matt avait vu sa petite sœur reparaître dans sa vie. Il en avait été bouleversé. Il se coupait de tout depuis trop longtemps. Mais peu à peu, il s'était laissé apprivoiser.

Dès que Sergueï avait vu Sabine, il avait compris. Elle ressemblait à son frère à s'y méprendre, sans pour autant vouer la même haine au genre humain. Il savait au fond de lui-même qu'elle les rejoindrait. Et comble du bonheur, c'était une pirate informatique hors pair. Elle les avait rejoints il y avait quatre ans de ça, emmenant au passage les économies de ses parents.

À cinq, ils avaient déjà plus d'envergure. Sergueï envisageait de plus en plus des braquages et vols prometteurs, leur permettant de gagner de quoi vivre, et de former la petite dernière. Ses dons en informatique leur avaient fournies de nombreuses opportunités.

C'était lors d'une de ces opportunités qu'ils avaient rencontrés Jared. Le taciturne et sérieux Jared, tueur à gage de son état. Sergueï n'était pas une poule mouillée, mais Jared avait un regard brun à faire froid dans le dos. Jared vivotait à l'époque, il n'avait pas de réels buts dans l'existence, mis à part bien faire son métier. Sergueï lui avait offert un toit, il lui avait offert ses services.

La petite dernière, Lania, avait à peine 16 ans. Elle faisait son âge, il n'y avait aucun doute permis. C'était la plus superficielle du groupe, à tel point que Sergueï s'en inquiétait parfois. Mais elle avait quelque chose, c'était indéniable. Une sorte de révolte qui ne demandait qu'à sortir. Sergueï savait que quand elle serait disciplinée, Lania pourrait faire une ennemie dangereuse. Il préférait l'avoir de son côté.

Et puis, elle était fine, souple, c'était une merveilleuse contorsionniste. Rien que pour ça, elle méritait sa place au sein du groupe. Son groupe, ses Absinthes, ses enfants. Personne ne lui volerait son rêve.


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