Le Mayo : Terre de tourbières

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Le Mayo est le comté situé le plus à l'ouest de l'Irlande. Se tenant debout sur l'un des rochers qui trônent en bordure de la mer et faisant face au soleil couchant, on peut saluer directement l'Amérique, quelque part dans le Nord-est québécois.

Cette grande région verdoyante de l'Irlande n'est pas très développée. Son système routier est élémentaire, rudimentaire même. Le nombre de résidents sur ce territoire est minime en comparaison du reste de l'île. Les champs aplanis par la présence d'immenses tourbières, l'absence d'habitation et les bouts de forêts aux couleurs d'émeraude nous gardent souvent bouche bée. De magnifiques paysages qui coupent le souffle. Que ce soit au bord d'une plage sablonneuse qui s'étire sur des kilomètres ou sur le rebord d'une falaise morcelée qui tombe dans la mer bleue verte, le Mayo ne laisse personne indifférent. Les touristes, peu nombreux sur ces terres perdues, prennent le temps de respirer l'air frais aux odeurs des algues qui flottent jusqu'à la rive et de la tourbe qui sèche au soleil.

On connaît surtout ce coin d'Irlande pour ses immenses étendues de matières spongieuses, les « bugs » comme les Irlandais les appellent. Ces vastes terrains demeurent constamment mouillés et vaseux. Le fond rocheux empêche l'eau de pluie de pénétrer profondément dans le sol et l'oblige à s'accumuler en surface. À ceci s'ajoutent les précipitations abondantes tout au long de l'année et la température qui reste générale plutôt froide. On trouve donc en ces lieux, des conditions idéales pour la formation de tourbières, comme nous en avons observé ici dans l'ouest de l'Irlande, mais aussi dans le nord de l'Écosse, dans les Hybrides, dans les Orcades et dans les Shetlands.

Le mécanisme est simple. Les pluies généreuses permettent aux herbes en tous genres de pousser de façon luxuriante dès que le printemps se pointe. Par contre, l'eau qui reste en surface et la température froide empêchent la transformation complète de cette riche couverture végétale en humus, au cours d'un cycle annuel. Ainsi, cette substance en partie putréfiée s'entasse année après année pour devenir une gélatine noire ou brune composée de 70 % d'eau et 30 % d'herbages en pourriture.

Cette conjoncture prévaut depuis au moins 5,000 ans, et parfois plus à certains lieux de l'île. L'empilage des couches successives de cette masse boueuse se fait à raison d'un centimètre en moyenne tous les dix ans. Tenant compte de la compression causée par le poids de la tourbe ainsi que du temps d'accumulation, la couverture de tourbières fait trois à quatre mètres au-dessus du sol pierreux selon l'endroit et les conditions qui s'y appliquent.

Un fait nous semble bizarre : on trouve des champs de cet agglutinat spongieux sur le sommet des montagnes environnantes même si elles atteignent jusqu'à 700 mètres d'altitude. Le principe géologique de la tectonique des plaques aidant, l'Irlande a déjà fait partie des gigantesques Appalaches à une époque où seule la roche mère était visible en leur faîte. Le temps faisant son œuvre, le mouvement de la plaque eurasiatique s'est inversé et l'Irlande s'est accrochée à l'Europe pour se retrouver un peu plus à l'est. Les cimes se sont estompées, arrondies. Le climat clément a permis qu'une végétation pousse sur le dessus des montagnes, favorisant de cette façon le processus de création de tourbières.

Depuis que les humains habitent cette partie de la Terre, ils se sont servis de ces masses gélatineuses pour chauffer les maisons. On coupe des blocs de 20 centimètres par cinq centimètres que l'on sèche au soleil pendant plusieurs jours. On obtient ainsi des « briques » que les Irlandais et les Écossais connaissent sous le nom de peat. Encore utilisé aujourd'hui, ce combustible laisse une odeur ressemblant à celle du foin brûlé, mais un peu plus âcre.

Les morceaux de peat sont généralement consumés en tas, à même le sol au centre de la maison, ou dans un foyer rustique. Ces feux dégagent une fumée grise et dense qui remplit les crofts, ces habitations rudimentaires construites directement sur le sol battu. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, cette émanation est excellente pour la santé, car elle garde les poumons à l'abri des pneumonies. On ne peut cependant pas en dire autant des yeux qui s'affaiblissent rapidement sous l'effet de cette boucane opaque.

Deux Québécois en vadrouille en IrlandeLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant