Le Jeu de Levinston

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Alors qu'il marchait dans la rue, Michel dévisageait les passants. Il cherchait Myriam, redoutait de rencontrer Grimaldi, craignait chaque inconnu. L'angoisse était une drôle de sensation pour un vampire. Son cœur immortel se recroquevillait, se durcissait comme une pierre. Pas de palpitations, pas de moiteur dans les mains. Seulement cette impression que son corps s'écroulait sur lui-même. Chaque nuit, la sensation devenait plus précise, plus insupportable.
Quand il entra au Vade Retro, il se vit dans le grand miroir au fond du bar. Son reflet avait l'air vaguement absent, certainement pas préoccupé. Il chercha, dans sa poitrine large, l'endroit où il sentait son cœur s'enfoncer. Rien. De l'extérieur, c'était le Michel de tous les jours, emmuré dans son deuil. Ses collègues le saluèrent avec chaleur. Les autres videurs l'appréciaient, lui qui ne rechignait pas à se taper les clients les plus turbulents. Il accueillit leurs salutations sans trop y prêter attention, perdu dans ses pensées.
L'angoisse des vampires ne lâchait jamais prise. Elle était aussi immuable qu'eux. Quand Michel se couchait au matin, il s'éteignait comme une ampoule et se rallumait le soir, identique, sans cette clarté d'esprit qu'apporte le sommeil aux mortels. Il devait se rendre à l'évidence : le temps n'allait pas arranger les choses.
Il travaillait bien ce soir-là. Attentif, aux aguets. Chaque client était suspect. Il les surveillait de près, jusqu'à ce qu'il les voit respirer, jusqu'au moment où il pouvait sentir leur transpiration, s'assurer qu'ils étaient vivants. C'était un vendredi, et la foule était considérable. Un enchevêtrement d'odeurs et de couleurs, le bruissement continu de la vie qui ressemblait au son la mer, et que Michel distinguait sans mal malgré la musique tonitruante. À travers cette multitude, il flaira la cendre et la poussière, indices de la présence d'un autre immortel. Rien d'anormal en ce lieu, mais ni Cassandra, ni de Larochelle n'auraient fait la file pour entrer. Il se concentra. Il trouva une main blanche et sèche, celle d'un homme. Pas Myriam donc, ni Ilona. Grandbois serra les poings. Il suivait du regard la main qui repoussait les gens, se frayait un chemin dans la foule, vers lui. Enfin, il aperçut son visage.
C'était Grimaldi qui lui souriait.
« Tu peux prendre une pause ? »
Grandbois eut un mouvement de tête vers un collègue, qui prit sa place immédiatement. Ils allèrent vers les loges VIP et choisirent un endroit privé. Grimaldi se méfiait d'habitude de ce lieu sous le contrôle direct des Concetti, mais ses dispositions étaient meilleures ce soir-là. Il devait avoir une excellente nouvelle à annoncer. Ils s'installèrent à une table. De là, on voyait bien les fêtards qui dansaient sans retenue. Le spectacle fascinant de la vie, un monde qui avait été celui de Grandbois quelques semaines auparavant. Combien de temps avant que l'Inquisition ne s'abatte sur cet endroit ? Michel aurait aimé avoir le pouvoir de repousser le Déluge, ou au moins de contribuer à stopper son essor. Il n'appartenait plus vraiment à ce petit monde grouillant, mais il y gardait des souvenirs qu'il chérissait.
Cassandra apparu derrière eux, le sourire aux lèvres. « Grimaldi ! Vous nous faites un grand honneur. Dites-moi ce que vous désirez que la maison vous offre ?
— Pour moi, ça ira.
— Michel ? »
Michel n'avait plus accepté un des cocktails de sang de Cassandra depuis des semaines. L'envie de boire le tenaillait pourtant. Peut-être l'alcool aurait-il pu forcer l'angoisse à se relâcher un peu ? Mais il voulait avoir toute sa tête, en toutes circonstances. S'il avait pu éviter sa torpeur diurne, il l'aurait fait sans hésiter.
« Discutez tant que vous le voudrez. Et, si le cœur vous en dit, venez nous rejoindre en haut. J'y serai avec mon père. »
Michel enviait un peu Cassandre de pouvoir appeler ainsi de Larochelle son « père ». Il ne l'aurait jamais osé avec Grimaldi. Cela aurait été une injure envers son père véritable, qu'il lui restait toujours à venger.
Cassandra partie, Grimaldi entama la conversation de front. « Tu as sauvé le prince. L'imperator était sur le point de conduire un procès contre lui, à la demande du Déluge.
— Et il a changé d'avis?
— Il n'est plus. »
Michel frémit.
« Rodrigue a détruit l'imperator? Comme ça?
— Un de ses amis. J'ignore d'où il est sorti. Ces conflits nous dépassent complètement.
— Et maintenant?
— Maintenant, c'est le coup d'état. Rodrigue va sans doute tenter de devenir le nouvel imperator, et l'Ordre va le soutenir. Les seigneurs qui appuieront le Déluge seront remplacé par les nôtres. Il en faudra un certain nombre. Nous sommes engagés dans une course contre le Déluge pour le contrôle de la Hiérarchie.
— Cela ne va pas déclencher la guerre?
— Peut-être. Il nous faudra rester vigilants. Vigilants et soudés. »
Voilà qui ne présageait rien de bon. Grimaldi et lui étaient des quantités négligeables dans cette guerre que son mensonge avait déclenchée. Et qu'adviendrait-il de sa guerre à lui?« Est-ce que nous avons des nouvelles des anarchistes ? »
La satisfaction de Grimaldi s'écroula d'un coup. Son sourire s'effaça. « Rien. Ils n'ont pas fait un mouvement.
— C'est difficile à croire, dit Michel. Après tout le mal qu'ils se sont donné...
— Ne va pas croire que je relâche ma vigilance. Mais ils se sont déjà frottés à nous, alors ils deviennent prudents, c'est normal. Quand nous cesserons de nous méfier, ils frapperont de nouveau.
— Raison de plus pour les prendre de vitesse.
— Si tu as une idée de l'endroit où commencer... »
Michel avait bien une idée, mais comment pousser Grimaldi dans ce sens ? Levinston était un membre de l'Ordre de saint Pierre, protégé par ses lois.
« Vous l'avez demandé aux autres ?
— Les autres quoi ?
— Les autres membres de l'Ordre. Peut-être qu'ils sauraient quelque chose. Myriam ? »
Grimaldi baissa les yeux à la seule évocation de ce nom.
« Ou Levinston. Vous n'en avez pas parlé à Levinston ?
— Parler à Levinston, c'est pratiquement parler à Jugg.
— Quel est le lien entre Jugg et Levinston ?
— Levinston est un faiseur de rois. C'est un expert dans l'art de découvrir les ambitieux prêts à tout pour le pouvoir, mais qui ont besoin d'un coup de main pour l'atteindre. Dans la cité, Jugg est cet ambitieux-là.
— Jugg, c'est le type en fauteuil roulant ?
— Lui-même. Et c'est celui qui a son nom en lettres de trois mètres sur la tour Jugg.
— Et que veut ce Jugg ? Il n'est pas déjà assez puissant ?
— Ce qu'il veut ? »
Grimaldi tendit la main et la tourna au-dessus de sa tête, pointant dans toutes les directions. « Tout. Vois-tu, la plupart des Bergers croient que Rodrigue est éveillé depuis trop longtemps. Plus de mille ans, sans période de torpeur. Ce serait du jamais vu. Un jour ou l'autre, il va fermer les yeux, pour ne plus se réveiller avant des siècles. À ce moment, la cité sera contrôlée par celui — ou plus probablement celle — qui pourra prendre le pouvoir et le garder. Pour le moment, ça se joue entre Clarimonde et Ilona. Personne ne sait exactement quel âge elles ont. Jugg est très puissant, mais il n'est pas dans la course. Et ce n'est pas à son goût. »
Michel hocha la tête et Grimaldi poursuivit. « Les anciens sont très puissants, mais le monde change trop vite pour eux. Ils ont gardé des liens sur les vieilles structures du pouvoir. L'aristocratie, l'armée, une certaine grande bourgeoisie. Mais de nouvelles structures sont nées. Les parlements, les syndicats, l'industrie, le crime organisé. Quand un type qui a l'influence politique de Levinston s'allie à un magnat industriel comme Jugg, ça fait trembler le sol.
— Alors Levinston est peut-être notre homme.
— Pourquoi ?
— Imaginez que les anarchistes soient manipulés. Une des factions les contrôle pour affaiblir le pouvoir des deux autres.
— Dans ce cas, on peut supposer que leurs mouvements ont été observés par Jugg et ses associés. Et, en conséquence, que Levinston est au courant.
— Ou pourrait facilement le devenir. »
Michel avait imaginé toute cette histoire comme un prétexte pour rencontrer Levinston et le confronter, mais il se rendait compte, alors qu'il parlait, qu'il tenait peut-être une véritable piste. Pourquoi le maître mystérieux derrière les anarchistes n'aurait-il tout simplement pas été Tobias Jugg lui-même ? Le rôle de Levinston dans la mort de ses parents trouverait alors un début d'explication.
« Va trouver ta patronne et dis-lui que les affaires des Bergers vont accaparer le reste de ta soirée. De mon côté, je vais solliciter un entretien avec Albert Levinston. »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !