Chapitre 14 : Rivages

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Côtes du Schleswig-Holstein, Allemagne, 2 août 2015

Que va-t-il se passer, maintenant ?

Florianne n'avait pas dormi. Face à la Mer du Nord, elle ressassait la question de la veille.

Une question qui la renvoyait à sa propre immaturité : elle était à peine sortie de l'adolescence, à peine deux cents ans dans une culture où on considérait que l'âge adulte arrivait vers trois ou quatre lieni – cinq ou six siècles terriens.

Elle résista difficilement à l'envie de maudire à voix haute Galadril, qui lui avait balancé cette charge sur la tête en punition d'une autre de ses impulsions. Elle relativisa : cette fois-ci, elle n'avait canalisé que quelques dizaines de milliers de personnes, pas quelques centaines de millions. Et elle avait d'ailleurs bien senti que l'Arbre-monde, bien qu'actif, n'était sans doute pas assez solide pour supporter une nouvelle charge de ce genre. Pas encore.

Et puis Galadril n'était pas complètement inconsciente. Elle. Elle ne l'aurait jamais choisie si elle n'avait pas un minimum confiance en ses capacités. Si ça se trouve, elle devait même la surveiller, quelque part. Elle grimaça. Si c'était cas, Florianne ne tarderait pas à avoir des nouvelles du pays...

— Flo ?

Elle se retourna ; Sally se tenait derrière elle, vêtue d'un vieux short et d'un t-shirt élimé, les traits défaits et la chevelure en pagaille. Elle eut à peine le temps de se dire qu'elle aussi avait mal dormi, l'humaine se jeta dans ses bras et éclata en sanglots.

***

Rage émergea péniblement ; trop de café, trop de boissons énergisantes, trop de bazar psychiques, trop de légendes, pas assez de sommeil. Autour de la camionnette et de la poignée de tentes érigées à la va-vite la veille au soir – ou plutôt, le matin même – au milieu des dunes, cinq personnes mal réveillées et peu habillées tenaient une sorte de conseil de guerre.

Il considéra un instant d'aller se faire un café dans la camionnette, consulta brièvement son organisme et, au vu des revendications qui prenaient des allures d'émeute, vida une bouteille d'eau entre son gosier et son visage. La température était douce et le vent encore raisonnable ; l'univers sembla moins hostile.

Morgen mittenand ! C'est quoi l'ordre du jour ?

Trois personnes le regardèrent avec des tronches d'enterrement. Matt avait un gros chapeau de paille rabattu sur les yeux et une tasse de café penchant dangereusement dans sa main, Kelvin plissait tellement des yeux qu'on avait l'impression qu'ils allaient ressortir de l'autre côté du crâne et seule Florianne avait l'air un peu plus réveillée, mais pas beaucoup plus fraîche pour autant. Ah, et Max regardait son téléphone d'un air soucieux.

— Bon, c'est quoi, cette fois ? Le site s'est encore fait éparpiller ? On a les plus mauvaises critiques de tout le festival ? L'Allemagne veut nous expulser pour attentat à la pudeur ?

— C'est Sally.

Rage réagit avec un temps de retard ; Arel non plus n'était pas autour de la table.

— Quoi ? Elle est...

— Elle ne va pas bien, finit par lâcher Kelvin. Ce qui s'est passé hier, ça lui a fichu un coup au moral.

Rage s'assit dans une des chaises pliables, laquelle s'enfonça brutalement dans le sable et manqua de le faire basculer. Il reprit son équilibre et regarda ses compagnons avec insistance. Comme rien ne venait, il soupira et se décida à sortir le forceps :

— OK, c'est quoi le problème avec Sally ?

— Je te l'ai dit, elle...

— Nan ! Je veux dire, les trois, ou quatre, avec Max, vous êtes des extra-terrestres de la planète Eldar ou je sais pas quoi – Rage ignora les soupirs exaspérés de Kelvin et Florianne et plongea directement son regard vers cette dernière – mais elle, elle est quoi ? Et ne réponds pas « une succube »...

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