L'Inconnu d'Ásgard

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Chapitre <$n>
La dernière fois qu'Assam avait vu ce monde, Berlin n'était n'était qu'hameau et la présence d'un seul vampire lui aurait été fatale.
On lui avait dit que cette ville comptait plus de deux millions d'habitants, chiffre vertigineux. Et encore : avant l'Apocalypse, il y en avait beaucoup plus. Voilà qui couronnait le tout : Assam avait manqué l'Apocalypse.
Il sursautait encore lorsqu'une voiture passait près de lui. C'était pourtant dans l'un de ces chars sans chevaux qu'il avait été conduit jusque là. Devant ses yeux écarquillés, un paysage de cauchemar avait défilé à toute vitesse. Croyant l'intéresser, son cocher avait longuement discouru de ces machines et de la manière dont elles avaient en partie façonné ce monde. Inventées il y avait deux siècles à peine, elles avaient tant pullulé que leur haleine de fumée avait empoisonné hommes et bêtes et fait fondre la glace des pôles ; désormais, on contrôlait sévèrement leur usage. Ce n'était qu'un des bouleversements qui marquaient la fracture entre le monde où il s'était endormi et celui où il venait de s'éveiller. Partout autour de lui se dressaient d'immenses tours carrées aux murs de verre. À Ásgard, il n'y en avait que deux. Il se souvenait, comme si c'était hier, du jour où elles s'étaient érigées. Il s'était penché pour boire du sang à une fontaine. Quand il s'était relevé, la première tour était là, comme si un géant l'y avait déposée. Plus haute, plus majestueuse que toute autre, à l'exception de la grande tour de l'observatoire — nulle construction ne pouvait la dépasser, c'était la loi. Il avait rejoint les Manichéens qui l'observaient, fascinés. Ils lui dirent qu'elle était surgie du sol, poutre après poutre, et son érection n'avait duré que quelques secondes. Il se maudissait d'avoir raté le spectacle quand, juste sous ses yeux, une deuxième tour pareille s'éleva. Ils n'étaient pas restés longtemps : ils savaient que les tours étaient pleines d'ombres, et que les divers charognards n'allaient pas mettre longtemps à affluer. Tout de même, cela l'avait durablement marqué.
Malgré tout, il était loin de se douter que le monde avait changé au point de se hérisser ainsi de grandes tours où s'entassaient, comme du bétail, des mortels pressés. Cette ville écrasante et le va-et-vient des humains lui rappelaient les fourmis, toujours à l'ouvrage, mais sans la moindre conscience de la destination de leurs efforts.
Il n'avait plus côtoyé les mortels depuis plusieurs siècles, mais il était heureux que Rodrigue lui en ait donné l'opportunité. Ils étaient des millions qui couraient dans tous les sens, au point que personne ne lui prêtait attention. Un tel monde aurait pu être un paradis pour les vampires, mais le Déluge y avait acquis un pouvoir énorme. Tombé sur la multitude humaine comme une graine sur un riche fumier, il s'y était développé sans le moindre contrôle. Rodrigue l'avait appelé trop tard ; serait-il arrivé dix ans plus tôt, il aurait tué dans l'œuf cette nouvelle Inquisition.
Les tours se ressemblaient tant que chaque bâtiment portait un numéro en chiffres arabes — le bon sens triomphait donc parfois. Il parvint à retrouver celui que Rodrigue lui avait indiqué. Il y entra. L'intérieur était vaste comme un champ, le plafond haut de plusieurs dizaines de mètres, illuminé par des moyens qui dépassaient son entendement. La magie avait, au cours des siècles, pris une importance si démesurée que même Ásgard semblait pâle en comparaison. Au centre, adossé à des piliers colossaux, il y avait un comptoir derrière lequel se tenaient deux hommes bizarrement accoutrés. Il aurait pensé à des gardes, mais ils ne portaient ni armure, ni arme visible. Il alla vers eux, leur dit quelque chose en germanique. Ils plissèrent les yeux, cherchant à comprendre. Il répéta alors son nom deux fois, en appuyant bien les syllabes. Au bout d'un moment, l'un des hommes approcha de son visage un bâton crochu dans lequel il prononça des paroles incompréhensibles, sans doute des formules magiques. Au bout de quelques minutes, un individu, vêtu d'une veste et portant un mince morceau d'étoffe noué autour du cou, vint à sa rencontre. Assam vit immédiatement qu'il s'agissait d'un vampire. Le nouveau venu lui dit quelques mots, puis encore autre chose ; Assam comprit qu'il essayait différentes langues.
« Je ne comprends rien à ce que vous me racontez, mais je suis Assam, envoyé d'Ásgard. »
Il avait parlé en latin. Aussitôt, l'autre s'affola, l'attrapant au bras sans le moindre ménagement et le tirant vers des portes de métal. Assam s'indigna de l'absurde familiarité de cet inconnu, et pensa une seconde lui tordre le cou. Quand ils furent assez loin des mortels, l'autre lui souffla, en latin aussi : « Vous êtes malade ? Parler ainsi devant des mortels ?
— Ils n'y comprennent rien ?
— Non, rien, évidemment !
— Alors où est le problème ? »
Voilà encore un phénomène : il semblait bien que le latin n'était plus la langue universelle. L'avait-on interdit ? Alors que le Déluge en était arrivé à la domination mondiale, c'était plutôt curieux.
« Vous vous pointez et vous commencez à déblatérer en vieil allemand à des Brebis. Voilà le problème !
— Vous avez peut-être des problèmes plus grands encore. »
L'homme se renfrogna devant ce qu'il devait percevoir comme une menace à peine voilée. La porte de métal s'ouvrit en coulissant sur une petite pièce illuminée, aux murs métalliques bordés d'une rampe. Assam y entra sans poser de question, suivi par l'autre. Derrière eux, la porte se referma. Puis il sentit la pièce se mettre en mouvement.
« Ingénieux, ce système de sécurité.
— Quoi donc ?
— On ne peut accéder à l'étage que par cette petite pièce magique... »
L'autre regarda Assam comme s'il était fou.
« Vous venez de vous réveiller de torpeur, ou vous faites semblant ?
— J'ai passé mille ans à Ásgard.
— Bien sûr. Et moi, je suis Dracula. »
Assam perçut sans mal le sarcasme, même sans comprendre la référence. Il haussa les épaules. Les vampires avaient presque tous oublié la cité sacrée. Cela semblait impossible, mais Rodrigue le lui avait confirmé. C'était sans doute la volonté de la déesse.
« Donc, vous êtes passés par la porte d'électrum. C'est sur le domaine du prince Rodrigue. »
Assam acquiesça.
« Avez-vous une âme ?
— Je ne suis pas venu discuter de métaphysique.
— Une âme... je veux dire une médaille, qui prouve ce que vous avancez. »
Assam lui tendit la médaille que lui avait remise Rodrigue. Un sceau, en quelque sorte. Il était rassurant de voir que certaines choses ne changeaient pas. L'autre la regarda attentivement, suspectant peut-être quelque fraude.
« C'est le sceau d'Ásgard. Pardonnez-moi, mais ces choses n'étaient pas nécessaires quand j'y suis entré. Rodrigue me l'a remise à ma sortie. Même moi, je ne serais jamais parvenu à en voler une. »
L'autre dut admettre cet argument. La crainte qu'inspirait de Rodrigue s'étendait en dehors de sa cité, et c'était normal.
La pièce arrêta son mouvement, mais ses portes restèrent fermées.
« Je dois vérifier que vous n'êtes pas armé.
— Je ne porte aucune arme. Pourquoi en aurais-je besoin ?
— Je vous crois, mais mon devoir est de vous fouiller. »
Le cerbère avança ses mains, mais Assam lui en saisit une, tordant le poignet.
« Comment osez-vous toucher un héraut ? »
Le visage du cerbère resta impassible, mais Assam s'aperçut, en reprenant son calme, qu'il lui avait brisé le bras. Il le lâcha et s'excusa baissant les yeux en signe de contrition. « Veuillez m'excuser. Je ne suis pas accoutumé aux mœurs de votre époque. Vous pouvez me fouiller, je n'ai rien à cacher. »
Le cerbère hésita, et Assam se dit qu'il était allé trop loin. Il devait rencontrer l'imperator, et son ignorance autant que son orgueil risquaient maintenant de l'en empêcher. Il leva ses bras très haut, ouvrant le chemin de la fouille. « Allez, accomplissez votre devoir. »
Le cerbère tâta le corps de marbre d'Assam. La mince étoffe dont il était vêtu ne laissait pas beaucoup de place pour dissimuler une arme, et l'officier conclut rapidement qu'il n'y en avait aucune. Mais ce n'était pas ce qui l'intéressait. À voir son regard perçant, déterminé, Assam devinait qu'il cherchait à lire ses pensées. Il admirait son courage.
« Pourquoi me cachez-vous ce que vous pensez ? Quelles sont vos intentions ?
— Mes intentions sont de m'entretenir avec l'Imperator.
— Pourquoi dissimuler vos pensées ?
— C'est vous qui êtes incapable de percer mon esprit. Je suis beaucoup plus ancien que vous. »
Il savait que le cerbère refuserait de le croire : on peut investir toute forteresse, même la plus imprenable, pour peu que la porte en soit ouverte. Seulement, il n'avait pas trouvé de meilleur mensonge.
« Je regrette. Je dois repousser votre ambassade.
— Vous n'en avez pas le droit !
— Bien sûr que j'en ai le droit ! C'est même mon devoir ! Vous ne parlez pas allemand, vous ne savez rien de notre époque, vous ne connaissez que la menace. Pourquoi vous mettrais-je en présence de l'imperator ?
— Je suis plus ancien que votre empereur, plus que cette cité, et pour la première fois, je sais que mon peuple risque la destruction. C'est lui que je suis venu aider et, si l'imperator refuse de me rencontrer, j'ai le pouvoir de l'y forcer. »
Le cerbère semblait hésiter.
« Vous voyez bien que je suis seul et désarmé. De plus, si j'avais voulu assassiner votre comte, je ne serais pas venu le rencontrer devant tout son conseil et tous ses officiers, en pleine mission pour Rodrigue. Il tient à sa réputation, et je ne risquerai jamais de le mettre en colère, car je suis aussi faible face à lui que vous l'êtes face à moi. »
Le cerbère, sans quitter sa mine méfiante, allongea le bras et appuya sur un bouton. Était-ce tout ce qui avait protégé l'imperator ? Un simple bouton ? Les épaisses portes métalliques s'ouvrirent sur une vaste pièce, meublée en son centre par une table rectangulaire, occupée par cinq vampires — des Bergers, comme le lui avait rappelé Rodrigue. Le comte devait être celui du milieu, et le reste était ses conseillers. L'un portait la bague de l'Ordre de saint Pierre. Il ne vit aucune arme, à l'exception d'une masse énorme et richement décorée déposée sur un socle de marbre, non loin de la porte.
« Assam, héraut d'Ásgard. »
Assam avança. Lorsque le cerbère lui ordonna de s'arrêter, dix pas le séparaient encore du comte. Il présenta sa médaille.
« Ainsi, les portes d'Ásgard se sont ouvertes.
— À la demande de Rodrigue, en effet. Notre peuple est en danger.
— Vraiment, en danger?
— Des Bergers ont abandonné toute prudence. Ils ont révélé leur nature aux mortels. Ils déversent sur eux leur ichor, les transforment en masse et tuent ceux qui refusent de se soumettre, avec l'objectif avoué qu'il ne reste plus le moindre mortel à la fin. »
Assam observa la réaction du conseil, qui pesait à cacher son malaise.
Les soupçons de Rodrigue étaient appuyés sur les dires d'un clairvoyant, Michel Grandbois. Il se méfiait de ce témoignage. Il revenait à Assam de vérifier son fondement.
« Est-ce ce que Rodrigue vous a raconté ?
— On lui a rapporté vos tractations avec le Déluge. »
Une fraction de seconde, l'imperator regarda le conseiller qui portait la bague de l'Ordre.
« Rodrigue vous a-t-il dit qu'il est soupçonné d'avoir détruit deux livres de chair et tenté d'en détruire un autre?
— J'ignore ce qu'est un livre de sang. De mon temps, nous utilisions de vrais livres.
— Ce temps est révolu. La loi protège les livres de chair, et le Déluge a exigé un procès. Vous pouvez assurer Rodrigue que, s'il accepte de s'y présenter, il sera protégé par mon autorité. Autrement, le procès se déroulera par contumace. »
Assam sourit.
« Ainsi, le clairvoyant avait raison.
— Comment?
— Imperator, voilà le message que je porterai à Rodrigue. Je lui dirai qu'il n'y aura pas de procès contre lui. »
Le conseil se figea dans une expression glaciale.
« Ce serait bien mal le servir, je crois.
— Je ne ferai que lui dire la vérité. Car vous allez immédiatement prévenir tous les seigneurs de la Hiérarchie que vous rejetez comme non fondées les accusations du Déluge. Que vous vous les considérez pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire des calomnies ayant pour but de briser notre union.
— Quittez ces lieux, ambassadeur. »
Assam mesura les forces qui se dressaient face à lui. De tout le conseil, sans doute les plus puissants immortels de Berlin, seul le représentant de l'Ordre de saint Pierre semblait tranquille.
De l'ongle de son pouce, Assam commença à déchirer la peau de son avant-bras.
« Que faites-vous ? demanda le cerbère.
— Mon travail : je livre le message du prince Rodrigue. »
Assam n'avait pas fini d'extraire le fil de métal qu'il avait dissimulé dans sa chair que déjà le cerbère était sur lui, enroulant ses bras autour de son torse. Cela ne parvint pas même à le ralentir.
L'empereur n'eut pas un réflexe de défense. Il aurait pu interposer la table entre lui et son assaillant et gagner quelques précieuses secondes. Il agrippa des doigts le fil qui, déjà, traçait son chemin dans la chair de son cou. Assam serra un peu plus fort, sectionnant les muscles et les os. Le cerbère tenta, désespéré, de lui griffer les yeux, mais ils s'étaient mués au cours de siècles en deux billes d'acier. Il y eut un claquement lorsque la tête de l'imperator céda, et le fil se rompit. Puis il y eut les coups de feu. Assam n'avait pourtant aperçu aucune arquebuse en entrant dans la pièce. La dernière fois qu'on avait utilisé ce type d'arme sur lui, c'était dans l'autre monde. Il avait alors ressenti une brûlure cuisante, mais ce ne semblait pas être le cas cette fois. Il pensa d'abord que son corps endurci ne sentait plus les balles, et il fut déçu de constater, quand le cerbère s'écroula, que c'était son corps qui lui avait servi de bouclier. Un des officiers du comte braquait sur lui une arme minuscule. Assam ne craignait rien : elle avait déjà servi une fois. Puis il fut frappé en pleine poitrine. Il sentit ses muscles se déchirer, ses os se broyer, et la même sensation de brûlure que jadis. Les armes étaient devenues plus puissantes aussi, et se rechargeaient maintenant par magie. Peu importait. Sur le sol, le corps de sa cible se désagrégeait rapidement, presque aussi vite qu'Assam se régénérait.
« Qui sers-tu à présent ? Pour qui combats-tu ? Regarde ton chef ! » Assam écrasa du pied le crâne desséché de celui qui avait commis la folie de trahir le grand Rodrigue. Mais l'autre ne se démonta pas, et tira une nouvelle fois. Assam fut touché au cœur, une sensation terrible, comme s'il avait avalé du plomb fondu. Sa main droite contenait toujours la médaille. Il la lança vers le tireur et l'atteignit au front, traçant dans la peau une fente étroite et nette. Le mur, à l'arrière, se couvrit de fragments de crâne et de cervelle. Assam se tourna alors vers le conseil. Ses blessures étaient déjà guéries.
Les vampires, redoutant le pire, avaient garni leurs mâchoires de crocs acérés et se tenaient recroquevillés, dans l'attitude des fauves apeurés.
« Je suis l'ambassadeur d'Ásgard, et vous avez entendu mon message. »
Il alla récupérer la médaille, maintenant déformée, qui s'était fichée dans le mur. Même dans cet état, il ne pouvait la laisser derrière lui. Il ressentit alors un choc terrible dans son dos. Son corps alla donner contre le mur, y imprimant sa forme. Assam s'appuya des mains pour se dégager, mais un second coup, d'une force inconcevable, lui fit traverser bel et bien la paroi, et il se retrouva couché au sol dans la pièce voisine, couvert de sang et de poussière. Se retournant, il vit que le cerbère s'était emparé de sa masse de fonctions, qu'il maniait avec autant d'aisance qu'une baguette. Il ne lui donna pas l'occasion de frapper une troisième fois. Il fut sur lui en un éclair et, de sa main droite toujours occupée par la médaille, il pressa celle de son adversaire jusqu'à ce qu'elle se brise en esquilles. Puis il l'attrapa au collet et le souleva de terre. La masse d'arme chut lourdement sur le sol. Assam s'approcha du mur de verre. Personne dans la pièce n'esquissa le moindre geste pour venir en aide à l'officier, ni n'afficha la moindre émotion quand sa tête alla fracasser la vitre. L'assassin le prit alors par les épaules et visa un morceau de verre tranchant qui était resté accroché. Il suffisait d'une simple poussée pour décapiter le cerbère.
Assam se contenta de lui infliger au cou une blessure profonde avant de le lancer tel un pantin à travers la pièce. Le cerbère avait manifesté courage et sens du devoir, qualités qu'Assam admirait, aussi il choisit de l'épargner. Rodrigue, il y avait longtemps, lui avait appris la valeur de la miséricorde.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !