Mamie et papi

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J'ai un moment de ma vie à raconter. Un moment qui m'a fait chier des briques. N'importe qui a vécu un moment comme ça. Même vous, vous savez, ces instants étranges, flippants qu'on est incapable d'expliquer. Vous en avez vécu un. Un truc vraiment bizarre dont vous vous demandez encore ce que c'était.

Je vis le mien au moment même où j'écris. Je suis à table. Il n'y a actuellement rien à manger, mes hôtes sont silencieux. Je ne sais pas ce qui va m'arriver, mais au moins j'aurais eu le temps d'en laisser une marque sur ces feuilles de papier. Quelqu'un les trouvera ici un jour. Et les lira. Par hasard.

Il y a treize ans j'ai quitté le domicile familial. J'ai quitté la campagne et j'ai déménagé au centre. Ma vie c'était des déménagements, des voyages, des jobs divers acquis puis perdus, des relations courtes. Je n'avais aucune nouvelle de ma famille, car j'ai coupé les ponts depuis quelques années. En fait, c'était après m'être séparé de ma première fiancée. Je ne voulais pas que mes parents s'en mêlent alors j'ai arrêté de leur donner des nouvelles et je me suis effacé. Je menais ma vie loin de la leur.

Il n'y a pas longtemps, j'ai perdu mon job actuel. J'ai pris quelques jours pour me remettre émotionnellement, et faire le point sur ma situation.
Puis j'ai eu cette idée. Et si j'y retournais ? Si je retournais les voir ? Ma famille. Quelques jours seulement. Mais ça me permettrait une introspection. Petite. Repartir à zéro. Je suis retourné dans la campagne.

Je voulais aller voir Mamie. Je voulais prendre mon temps avant de revoir ma mère et mon père. Je n'avais pas oublié le trajet. Impossible. Un chalet à l'écart, au milieu de la campagne. En y allant, j'ai passé un appel à ma mère pour lui annoncer mon retour. Pour m'y prendre pas à pas. Mais elle ne répondait pas. Elle était sûrement prise par le travail à cette heure. Je me suis dit que je la rappellerais dans la soirée. En attendant, j'allais passer la fin de la journée avec Mamie.

J'arrivais aux environs de 18 heures à sa porte. Elle était ouverte. C'était intrigant qu'elle bringueballe comme ça. Mais en passant la tête à l'intérieur, j'ai retrouvé Mamie assise dans le fauteuil au fond de la pièce. Je suis entré et j'ai fermé la porte. Les volets étaient fermés. La pièce n'était éclairée que par des rayons de lumière qui passaient par les trous et les bords des fenêtres. Une atmosphère grise, figée.

Je l'ai saluée avec le sourire. Elle m'a rendu un salut presque silencieux avant de me demander de lui passer ses aiguilles à tricoter. Les gros verres réfléchissants de ses lunettes et la faible lumière faisaient que je ne voyais de ses yeux que deux grosses perles noires.

Je me suis installé, dans le salon poussiéreux, Mamie à ma gauche, derrière moi. Il y avait un silence immuable. De la poussière voletait autour de nous. En fait, tout était recouvert d'une épaisse couche de poussière. La pièce était comme dans mes souvenirs. Rien n'avait changé, rien.

Si. Un cadre, sur une table à côté de la porte. Je n'ai pas reconnu la personne sur la photo. La maison était remplie de photos de moi, mes frères et mes cousins quand on avait six à dix ans. Et quelques photos de mes parents. Mais cet homme, sur la photo, là. C'était qui ?
Je me suis approché. Cet homme, c'était moi. J'avais la trentaine sur cette photo. Pourtant j'ai quitté la campagne à mes 19 ans. Et je ne suis plus revenu. D'où venait cette photo ?
J'étais sur une route herbeuse. Le paysage m'était familier. Je ne regardais pas l'objectif. J'essayais de me rappeler de quand avait été prise cette photo. Mais rien ne me venait.

Mamie tricotait, inlassablement, le tintement de ses aiguilles était notre seule discussion. Le soir tombait dehors, il faisait de plus en plus sombre à l'intérieur. Deux heures avaient dû passer. Moi, je restais sagement, comme si je ne pouvais faire que ça. Il me semblait qu'il manquait le « tic tac » de l'horloge.

Il a fait nuit très vite. J'aurais pu faire quelque chose à manger. Mais j'étais hésitant à faire comme chez moi. J'avais peur de déranger cet endroit si stoïque. Et j'étais un peu occupé par la photo.

Quelque chose l'a fait pour moi. Un coup, à la porte. Plusieurs. Des coups forts et répétés qui martelaient le bois. J'avais sursauté. Je me demandais qui, ou quoi, ça pouvait être. J'étais debout, le cœur battant, et autour de moi tout restait rigide. Les meubles me regardaient avec froideur. Les ombres flottaient avec nonchalance. J'étais le seul être perturbé par ce qui se passait. Mamie a dit ces mots :

« Va ouvrir. C'est Papi. »

Non. Ce n'était pas Papi. Parce que ça ne pouvait pas être Papi. Je vous laisse deviner pourquoi Papi n'avait rien à faire là. Mais qu'est-ce qui, en pleine nuit, pouvait venir tambouriner à la porte d'une vieille femme ?

J'étais pris au dépourvu. je n'avais aucune idée de quoi faire. Les martèlements continuaient, ils étaient irréguliers. Déjà trente secondes que ça tapait. Pendant un silence, j'ai senti une forte vibration monter à ma jambe. C'était mon téléphone. Ma mère. Elle répondait à mes messages. J'ai décroché, non sans m'inquiéter de ce qu'il se passait dehors. Je me suis avancé vers la cuisine. La voix de ma mère m'a dit :

« Mon chéri. Je suis si contente que tu aies appelé. Je viens de rentrer du travail. Tu viens nous voir bientôt ? Où est-ce que tu es ? »
D'une voix un peu tremblante, je lui ai répondu :
« Je suis avec Mamie. »
Il y a eu un silence à l'autre bout du fil. Et la voix m'a répondu :
« Non. Ce n'est pas possible que tu sois avec Mamie. »

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