Le quatrième

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Il y a deux ans, ma chatte Frimousse a eu une portée de quatre chatons. L'un est mort né pour une raison que j'ignore, les trois autres allaient très bien. Il y avait deux femelles : Poilue (elle avait les poils longs) et Peureuse (c'était la plus craintive) ; et un mâle : Calinou (dès qu'il a commencé à marcher il cherchait constamment à être câliné). Ils ont tous les trois grandi normalement jusqu'à l'âge d'environ trois mois.

J'avais cependant remarqué quelque chose d'étrange : de temps à autre, Calinou se figeait, regardant devant lui, hérissant les poils, et il se mettait à feuler. Je me disais qu'il devait simplement avoir vu une bestiole par terre. Ça lui est arrivé une fois... Deux fois... Trois fois... De plus en plus souvent au fur et à mesure qu'il grandissait. Ses sœurs, elles, ne se comportaient pas comme ça. Elles vivaient normalement leur vie de chat.
Voyant que cela devenait répétitif, je me suis inquiété. En effet, il n'y avait strictement rien devant lui... J'ai alors cherché sur Internet pour voir si c'était une affection courante, mais je n'ai rien trouvé à ce sujet.

Un jour, alors qu'il avait encore une de ses "crises", Calinou a mis un coup de patte dans le vide, devant lui. Immédiatement, son petit manège a cessé et il est resté là, sans bouger, pendant quelques secondes, avant de repartir jouer avec ses sœurs comme si de rien n'était.
Dès lors il n'a plus eu de crises pendant deux ou trois semaines. Je m'en réjouissais car je commençais à le croire cinglé. Cependant, toujours depuis cet épisode, sa mère et ses sœurs l'avaient complètement rejeté et je ne comprenais pas pourquoi leur comportement avait changé si brutalement...

Quelques jours plus tard, alors que j'en avais assez de voir des souris dans mon garage, j'ai décidé d'y faire entrer mes chats. J'avais pris soin de ranger les outils et autres objets dangereux afin qu'ils ne se blessent pas en les faisant tomber. Ne parvenant pas à mettre la main sur les jeunes femelles ou leur mère, je me suis rabattu sur le mâle. À mon grand plaisir, Calinou s'est jeté à l'intérieur et a disparu derrière une caisse. Je me réjouissais d'avance d'être débarrassé des souris.

Je ne croyais pas si bien dire. En revenant quelques heures plus tard, j'ai trouvé un nombre conséquent de cadavres de souris éventrées, décapitées sur le sol... Et Calinou se tenait assis au milieu, sans avoir l'air de s'y intéresser. Je trouvais bizarre qu'il les laisse là, mais je savais que les chats tuaient parfois les souris en voulant simplement jouer avec ; seulement ça faisait beaucoup de « jouets cassés ». Je me suis donc mis à nettoyer.
J'ai discuté de cet épisode avec une amie folle de chats et elle m'a appris qu'il n'était pas naturel pour un chat de tuer par plaisir. Je ne m'en suis pas beaucoup plus inquiété.

Le lendemain, alors que je sortais de chez moi pour me rendre au travail, j'ai aperçu Calinou un peu plus loin, vers la niche de ma chienne. Comme à mon habitude j'ai appelé le chaton pour lui donner une caresse avant de partir, sauf qu'il est resté là, à me regarder fixement sans bouger. En me rapprochant, j'ai entendu qu'il grognait et cela m'a d'autant plus étonné qu'il en avait habituellement une peur bleue. Là, il se tenait à tout juste une vingtaine de centimètres de la niche, et étrangement, ma chienne restait collée à la cloison du fond. D'habitude, elle me faisait la fête dès que j'étais à portée, mais elle n'a pas remué une oreille.

J'ai donc continué de m'approcher et j'ai donné sa caresse au chaton, seulement j'ai été surpris de sa réaction. En effet, à peine ma main l'avait-elle frôlé qu'il y a mis un grand coup de griffe avant de partir en courant à l'autre bout du jardin. Je me dis simplement qu'il devait être stressé par la présence de la chienne, d'où sa réaction violente. Ce n'est qu'à ce moment-là que l'autre est sortie de sa niche pour venir me voir. La queue entre les jambes et les oreilles basses, en signe de soumission. J'ai approché ma main (qui commençait à saigner) pour lui dire bonjour à elle aussi. En réponse, ses babines ont frémi et elle s'est mise à grogner. Encore plus étrange, elle s'est frottée à mon autre main sans broncher.
Je suis parti travailler, pensif.

Cela faisait maintenant un moment que ma chienne avait peur du jeune mâle alors que lui-même semblait de nouveau effrayé devant elle, et ne s'en approchait plus. Je n'essayais plus de comprendre.

Un matin, en sortant de chez moi, j'ai senti une odeur nauséabonde venant d'un peu plus loin dans le jardin. Une odeur de charogne. En me rendant sur place, j'ai vu une quantité folle d'animaux morts, de-ci de-là, éventrés et décapités. L'image des souris m'est revenue en mémoire, mais là il s'agissait d'oiseaux, d'écureuils, et de quelques-unes des poules du voisin. Seulement, à la différence de l'épisode avec les souris, Calinou n'était pas là et je me disais que de toute façon un chat ne causerait pas un tel carnage. Un renard peut-être ? Mais je ne pouvais pas m'empêcher de repenser aux souris, tuées de la même façon.
Quoi qu'il en soit, je ne comprenais pas ce que ces animaux faisaient là, dans mon jardin... Il m'a fallu un moment pour évacuer tous les corps, et alors que j'avais presque fini, Calinou a fait son apparition et est venu se frotter contre ma jambe en ronronnant. Ce signe d'affection m'a rassuré et mes doutes ont disparu.

Pas pour longtemps.
J'entendis un bruit derrière moi et eus à peine le temps de voir l'écureuil passer entre mes jambes. Tout comme je ne vis pas le chaton se jeter dessus. J'ai été comme pétrifié en le voyant lui ouvrir les entrailles sauvagement. Ses poils noirs étaient collés par le sang sombre de l'animal et il poussait des grognements rageurs à chaque fois qu'il arrachait un lambeau de chair, qu'il ne mangeait même pas... Sans que je trouve la force de bouger, je l'ai vu arracher la tête de l'animal. Calinou s'est tourné vers moi, la tête sans vie dans la gueule, puis a disparu au loin.
Lorsque j'ai pu de nouveau bouger je n'en revenais toujours pas : c'était ce chaton adorable et câlin qui avait tué tous ces animaux. Et comme je venais d'en avoir la preuve c'était par pur plaisir, par pure haine de la vie !
Je suis alors rentré chez moi, traumatisé.

Un jour, alors que mon inquiétude au sujet du jeune mâle atteignait son apogée, j'ai entendu des chats se battre dans la rue. Il y en avait beaucoup par chez moi et je n'y prêtais plus attention, mais je ne sais pas pourquoi cette fois-ci je me suis levé pour aller voir...
J'avais à peine ouvert la porte qu'une odeur de charogne m'a de nouveau empli les narines. Réprimant un haut-le-cœur, je suis allé en direction des bruits.

J'ai cru que j'allais m'évanouir en voyant Peureuse éventrée sur le sol, inerte. Calinou et Poilue se battaient à côté, mais la femelle était couchée sur le flanc, couverte de sang. De plus, en m'approchant, j'ai compris que l'odeur ne provenait pas de Peureuse comme je l'avais d'abord cru, mais de Calinou !
Au même moment, Frimousse, leur mère, est arrivée comme une flèche et s'est jetée sur le mâle. Le temps que je reprenne mes esprits, ils avaient déjà commencé à se battre, et le jeune mâle dominait. J'ai tout d'abord mis Poilue à l'écart en prenant soin de ne pas regarder le cadavre de sa sœur. Ça et l'odeur de mort faisaient beaucoup...
Ensuite, j'ai voulu séparer Calinou et sa mère. Mais j'avais à peine avancé ma main qu'il s'était jeté dessus, plantant ses griffes et ses dents dans ma chair. Je suis parvenu tant bien que mal à le faire lâcher mais je peinais à le maîtriser, bien que ce ne soit qu'un chaton.
À côté de moi, Frimousse tenait à peine debout. Elle avait une patte ensanglantée et deux plaies béantes, une sur le flanc et une autre en travers du museau. Le chaton continuait de se débattre sous ma main qui le maintenait au sol, m'arrachant des lambeaux de chair. Finalement, je n'ai eu d'autre choix que de le frapper à mort avec ma main valide...
Du sang plein les mains, j'ai couru vers Poilue en espérant qu'il ne soit pas trop tard. Malheureusement, elle avait succombé à ses blessures.

Seule Frimousse est encore en vie aujourd'hui, mais elle a définitivement perdu l'usage de sa patte, et moi j'ai dû suivre plusieurs séances de rééducation après l'opération de ma main déchiquetée.

Bien évidemment personne n'a cru à mon histoire, et je dois suivre un psychologue depuis ce triste épisode... Je commence même à penser que je me suis imaginé des choses et que je deviens fou. Mais le comportement de ce chat n'était pas normal, je le sais !

Don't Read at Night | Tome 1Lisez cette histoire GRATUITEMENT !