Je serai patiente

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Grandbois reprit son poste au Vade Retro. Cassandra lui accorda même une longue accolade et semblait sincèrement compatir à son deuil. L'idée le frappa que, alors que l'Ordre lui semblait de plus en plus menaçant, il se rapprochait du clan Concetti.
Quelques nuits passèrent. Grimaldi n'avait pas pourchassé davantage Michel avec ses demandes. Son pater était maintenant un officier à part entière de la grande armée diplomatique de Rodrigue, et le prince réclamait cette garde presque en permanence.
Au Vade Retro, Grandbois put observer à sa guise les mortels et mieux apprécier la frontière infranchissable qui le séparait d'eux. Il avait tout laissé derrière lui. Son ancienne vie ne lui revenait plus qu'à travers les visages de plus en plus livides de ses amis mortels. Sa métamorphose avait exigé des torrents de leur sang jeune et frais. Leurs corps s'étaient couverts de plaies au point qu'il devenait difficile de les dissimuler. Hélène avait eu l'idée de brûler les blessures pour faire de leurs cicatrices des dessins complexes, qui émerveillaient les jeunes impressionnables et épouvantaient leurs parents.
Michel surveillait distraitement la foule. Ses pensées zigzaguaient entre Levinston et Myriam. Il se perdait en hypothèses sur l'infidélité de l'une et la complicité de l'autre. Ce pouvait n'être rien. Ce pouvait être tout. Dans un sens ou dans l'autre, pas moyen d'en être certain. Puis, il aperçut Ilona, longue forme mince au milieu des mortels. La conseillère de Rodrigue était une rivale affichée du clan Concetti. Que pouvait-elle venir chercher ici ? De Larochelle l'avait remarquée aussi, sans y prêter une grande attention. Discrètement, Michel la suivit jusqu'à l'arrière. Ilona était venue rejoindre quelqu'un.
Myriam.
Il recula. Il tenta de passer inaperçu, mais il dépassait tout le monde d'une tête. Il ressentit un mouvement étrange dans sa poitrine. Il lui fallut un moment avant de comprendre que c'était son cœur qui s'était remis en marche.
« Alors, comment se passent tes premiers jours ? »
Grandbois sursauta. Myriam était arrivée derrière lui sans qu'il la voie. Depuis la dernière fois qu'ils l'avaient observée d'aussi près, les yeux de Michel avaient encore évolué. Sa chair paraissait maintenant diaphane et dure comme le quartz.
« Rien de très extraordinaire », répondit-il à sa question.
Elle éclata de rire. « Elle est bien bonne ! Te voilà immortel, et tu ne vis rien de vraiment extraordinaire ? »
Michel ne se démonta pas. Du menton, il désigna la foule.
« Maintenant que mes sens se sont raffinés, je sens leurs odeurs les plus intimes, les plus écœurantes. Je peux presque ressentir leur sueur couler sur moi. Je les entends respirer, même de très loin — pas ici, bien sûr, mais souvent, et j'entends leurs cœurs, et les mouvements dans leurs boyaux. Quand je marche dans la rue, je les entends copuler dans les coins sombres. Ce que mes sens me révèlent m'était presque étranger. Alors, d'une certaine manière, c'est comme si c'étaient eux qui avaient changé, et que moi j'étais resté le même. Mon odorat n'est pas meilleur : ce sont eux qui puent. Je ne suis pas plus fort : ils sont faibles et plus légers. »
Myriam opina. « Je vois. »
Elle était passée par là, bien sûr, à une époque pas si lointaine, alors elle le comprenait. Du moins, Michel espérait qu'elle le comprenne. Il n'existait pas d'idée plus douce que d'être accompagnée dans la mort par cette femme... Il voulait qu'elle reste avec lui. À ses côtés, il aurait hanté les rues, il aurait égorgé sans remords quelques passants. Près d'elle, il n'avait plus peur. Non, c'était plutôt que la peur qu'elle ne s'en aille, qu'elle marche quelques mètres sans lui, était si forte qu'elle supplantait toutes les autres. Il avait oublié ses jours de jalousie et d'angoisse dès qu'elle lui avait adressé la parole.
« Je sais ce qu'il te faut. Viens ! »
Elle prit sa main dans la sienne et le tira avec force. Michel ne pouvait pas quitter son poste ainsi, mais comment désobéir ? Traîné plus que guidé, il la suivit. Se retournant, il entrevit le visage courroucé de sa patronne ; il continua. Après tout, s'il devait perdre son emploi, son père au moins en serait satisfait.
Ils exécutèrent tout le trajet à pieds, très vite. Grandbois comprit bientôt où elle l'amenait : près de la cascade, où il l'avait vue jouer avec Samuel. Ce lieu était important pour elle ; si elle l'y guidait, c'était qu'il avait une place dans son cœur. Il lui était tout à coup indifférent de la partager avec un autre. Il n'était qu'un enfant, et il n'avait rien fait pour mériter cette marque de confiance.
En quittant la cité, ils cessèrent de retenir leur allure. Ils coururent comme courent les vampires : sans aspirer d'air, sans ressentir la fatigue, les pieds légers. Les longues foulées de Grandbois auraient pu lui donner l'avantage dans cette course, mais elle était habituée à la forêt et, plus menue, elle se glissait plus facilement entre les branchages. La lumière de la lune ne se rendait que rarement jusqu'au sol ; les pieds de Michel butaient souvent sur des obstacles, branches ou souches. Alors qu'il passait tout près de dépasser Myriam, et qu'elle darda vers lui son regard amusé, il remarqua que ses yeux étaient devenus dorés comme ceux des loups, leur pupille énorme, et il comprit qu'elle y voyait mieux que lui. Il se concentra un moment, et le miracle se produisit : c'était comme si, dans les bois profonds, quelqu'un avait allumé. Jamais encore il ne s'était senti ainsi, aussi puissant, aussi étranger à son ancien être, aussi vampire. C'était sans doute ce qu'elle avait voulu : en présence de la nature et libéré des contraintes que les regards des mortels lui imposaient, il prenait enfin la mesure de sa différence. De très loin, et malgré le bruit des branches qu'il brisait sur sa route, il entendit la rivière furieuse. Devant lui, Myriam bondit par-dessus un rocher plus haut que lui et, plein de la confiance de l'enfance, il la suivit sans mal. Le ravin était maintenant tout proche. Sentant une à une tomber les barrières que l'habitude dressait autour de ses jambes, il parvint enfin à la rattraper, à la jeter sur le sol, à écraser de son poids son corps de statue. Et elle riait, plus fort encore qu'elle ne l'avait fait avec Samuel, la tête rejetée en arrière, le cou tendu et appétissant. Sans qu'il s'en aperçoive, sa mâchoire s'était garnie de crocs. Il connaissait le goût de ce que recelait cette gorge toute proche, et la bête en lui était prête à la déchirer sans lui demander son avis. Myriam recouvra son sérieux. Ses yeux, plongés dans les siens, reprirent leur allure humaine, marron, graves et avides. Elle voyait son désir et le partageait. Sans ambiguïté, elle tourna la tête, présentant sa carotide.
« Non. »
Appuyant sa main sur le sol jonché de feuilles, il entreprit de se relever.
« Qu'y a-t-il ? »
Il était si proche d'elle, si fabuleusement proche, et voilà qu'il lui venait le réflexe de s'en éloigner. En une seconde, il s'était souvenu de l'effet qu'avait eu, en lui, le sang de Grimaldi. Cette loyauté forcée, ce sentiment qu'une part de l'autre coulait dans ses veines et le contrôlait.
S'il n'arrivait plus à voir autre chose que Myriam, c'était parce qu'il avait bu son sang, ce soir de Samhain. Mais il ne pouvait pas lui avouer cela. Pas après avoir menti à Grimaldi sur le retour de son pouvoir et sur la fidélité de l'imperator.
« Ce sont les règles de l'Ordre qui te dérangent ? »
Les règles de l'Ordre ? Voilà quelque chose dont Grimaldi avait oublié de lui parler.
« Ces règles existent pour éviter que notre ichor ne soit contaminé par une lignée étrangère. Mais nous sommes tous les deux de sang pur.
— Comprends-moi. Je ne peux pas désobéir à la règle si vite. »
Il se releva, libérant le corps déçu de Myriam qui resta un moment allongée.
« Tu ne crois pas que le mal est déjà fait ? Tu as déjà bu mon sang, Michel. »
Et il sentait l'influence de cet ichor diminuer de jour en jour. Il en était d'ailleurs désolé. Il aurait voulu lui céder. Cette forme qu'il chérissait avant de la connaître, il aurait pu l'enchaîner à lui par le partage du sang. Souder son union à un point tel que nulle force naturelle n'eût su les détacher, que ce soit Samuel ou un autre. Heureusement pour Michel, elle ignorait quel argument l'aurait obligé à céder. Qu'il devait se méfier de sa nouvelle famille, peut-être impliquée dans le meurtre horrible de ses parents, et que leurs règles ne méritaient aucun respect. Si les autres étaient ses ennemis, peut-être que celle qu'ils rejetaient était sa seule alliée ?
« Les autres se méfient de toi. Pourquoi ?
— Tu es perfide, Michel. Je ne pensais pas que le sang de Grimaldi allait te changer si vite. »
Elle fit quelques pas. Le ravin était tout proche, avec au fond la cascade. Grimaldi lui avait dit, bien sûr, comme l'eau courante était fatale à ceux de leur race, absorbant leur énergie et un rien de temps. Certains vampires devenaient à son contact de simples cadavres en quelques secondes. Les sin umbra, quant à eux, s'y dissolvaient et y disparaissaient comme des rêves. S'il y poussait Myriam, plus rien ne viendrait lui rappeler qu'il n'avait jamais étreint autre chose que des songes. Peut-être était-ce ce qu'ils étaient, les sin umbra : des songes, qui s'attachaient aux gens afin qu'ils les rêvent encore et encore, leur donnant substance et force. Et si elle le poussait ? Elle était bien plus ancienne, plus forte que lui. Il ne pourrait plus raconter alors qu'elle lui avait offert son sang, et qu'elle avait pris le sien, au mépris des lois et de leur serment.
« Je vais te le dire. La raison de leur méfiance. »
Mortel, sa poitrine se serait gonflée d'orgueil : elle allait lui faire des confidences. Mais la cascade l'intimidait toujours ; il s'éloigna du ravin, sans tourner le dos à Myriam et d'un pas lent, comme lorsqu'il marchait enfant pour ne pas effrayer un oiseau.
« Lorsque j'étais mortelle, j'ai étudié les sciences occultes. À cette époque, l'Inquisition n'existait pas encore. Nous étions libres. J'avais mon petit cercle, nous nous réunissions souvent ici, et nous pratiquions la magie. Ce n'était pas de la magie innocente, avec des grimoires de poche et des sorts piochés sur Internet. Greenberg, un de mes amis, avait des parents fortunés ; grâce à son argent, nous avons eu accès à toutes sortes de livres ou d'artefacts. Nous nous en sommes procuré d'autres par des moyens... différents. Nous sommes allés assez loin, fabriquant des talismans puissants ou jetant des charmes. Nous nous sommes même essayés à la nécromancie et à la démonologie — et vécu des choses terribles au passage. Je n'entrerai pas dans les détails, si tu le permets. Au départ, ce n'était qu'un passe-temps, mais nous avons développé avec le temps des pouvoirs véritables, aux effets terriblement concrets. Et à mesure que nous avancions, notre avidité grandissait. Quand nous avons commencé à entrevoir tout notre potentiel, nous sommes devenus insatiables. Au cours des années, nous avons acquis des savoirs dangereux. Certains concernaient les vampires, et tout ce qu'ils cachent aux mortels. De fil en aiguille, j'ai rencontré des gens qui leur donnaient la chasse, des groupes plus ou moins organisés qui se réunissaient un peu au hasard, après avoir été victimes ou témoins des crimes de notre race. Je me suis lié à eux, mais, en réalité, je ne pensais qu'à une chose : devenir moi-même immortelle, si possible en pleine jeunesse. J'ai voulu intégrer une société secrète, le Cercle de l'Œil noir, qui poursuivait justement ce but, mais ça n'a pas fonctionné. Puis j'ai cherché un vampire qui accepte de me faire passer le pas, en vain. Pourtant, les vampires étaient si nombreux, à cette époque ! Trop nombreux ; ça ne pouvait pas continuer. Un jour, le gouvernement a appris quelque chose. Des escouades spéciales ont été mises en place. Pour payer mes études, j'étais entrée dans les forces de réserve. Je n'ai eu aucun mal à être admise.
« Tu as sans doute déjà entendu parler de la Grande Chasse ? C'est comme cela que les nôtres parlent de cette époque. Pour les mortels au courant, c'était l'opération Sol Invictus, et mon groupe était l'escouade Belenos. J'ai été formée et payée pour détruire les Bergers. »
Son regard s'était adouci. Elle ne semblait plus si contrariée, comme si d'évoquer cette époque lui rappelait de bons souvenirs. Elle s'assit sur le sol, adossée à un arbre. « Tu comprends, maintenant ?
— Les autres l'ont su ?
— Ceux de l'Ordre savent. Grimaldi a fait partie de ceux qui ont mis un terme à la Grande Chasse. Pendant un bon moment, nous avons collaboré, lui et moi. Les technomanciens ont joué un rôle de premier plan durant le conflit. Ils infiltraient les groupes de scientifiques qui nous étudiaient, leur promettant parfois l'immortalité. Ils pouvaient alors détruire leurs données et obtenir des renseignements sur les dirigeants de l'opération. J'ai servi d'assassin pour l'Ordre, et tué plusieurs de mes anciens chefs. »
Elle tapota le sol pour l'inviter à s'asseoir près d'elle. De haut, il la jaugeait avec inquiétude. Voilà qu'il découvrait, sans fart, les méfaits passés de Myriam. Il ne pouvait rien lui reprocher, et se comptait même honoré de sa confiance, mais il s'en voulait néanmoins d'avoir posé la question. Elle insista ; elle voulait qu'il vienne près d'elle et il le souhaitait aussi. Docilement, il alla la rejoindre, l'épaule de la fille enfoncée dans son bras. Maintenant qu'il était aussi mort qu'elle, il ne ressentait plus de froid à ce contact. S'il choisissait de regarder ailleurs, par exemple la lune ou le ravin, il avait l'impression d'être accoudé à une pierre.
« Tu comprends maintenant ? »
Il ne répondit pas. Il comprenait, bien sûr, les réserves de Grimaldi. Elle avait trahi les siens et même si sa trahison avait contribué à la victoire finale des Bergers, personne n'accordait sa confiance à un traître, pas même ceux qui les ont retournés.
« Si nous buvions le sang l'un de l'autre, nous deviendrions plus proches que ne peuvent le concevoir les mortels. On dit que c'est comme devenir un seul être. C'est quelque chose que j'aimerais vivre avec toi. »
Alors il passa tout près de lui dire, de lui raconter ses hallucinations et le choc qu'il avait ressenti en la rencontrant en chair et en os.
« Je saurai être patiente. Nous avons tout le temps du monde. »
Pourquoi cette phrase résonnait-elle comme un adieu ?

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !