Interlude 1 : Utopie

Depuis le début

— C'est là où je voulais en venir, dit Maën.

— La Communauté ne va pas aimer ça, dit Edan. Les règles sont claires, en ce qui concerne les mondes à la technologie pré-stellaire : observation, non-intervention. Déjà qu'ils ne voient pas d'un très bon œil notre présence et... (regard appuyé vers Maën) certaines de nos initiatives, vouloir influencer le développement de ce monde ne va pas être bien vu du tout par nos alliés.

Maën eut un geste de dédain. La Communauté, alliance de nations stellaires dont leurs mondes d'origine faisaient partie, n'était pas très bien vue. Ils en faisaient partie, mais avec un statut particulier. Maën s'amusait du fait que cette situation était étrangement similaire avec celle qui régissait les rapports entre sa patrie terrienne d'adoption, la Suisse, et l'Union européenne voisine.

— Règles claires, c'est vite dit ! Ce n'est pas comme si on tombait tous les ans sur une civilisation pré-stellaire et, lorsque c'est le cas, le Service d'exploration trouve toujours de très bonnes raisons pour ne pas suivre ses propres mots d'ordre. Au pire, il suffira de leur proposer un protocole administratif bien carré et leurs instincts bureaucratiques devraient être satisfaits. De toute manière, je refuse d'abandonner Erdorin à son sort et je pense que pas mal de monde chez nous ne serait pas non plus d'accord de laisser mourir la planète-mère. Je pense aussi que l'idée d'une annexion pure et simple – ou même d'une tutelle – est bien trop coûteuse pour être réalisable, mais il ne faut pas se leurrer : tôt ou tard, les Terriens vont s'apercevoir qu'il y a trois cents milliards de personnes qui les attendent, à quelques années-lumière de leur monde. Et il va falloir préparer ça.

— Hmm. Qui te dit qu'ils ne le savent pas déjà ?

***

Le gros véhicule tout-terrain à la peinture grise et blanche s'arrêta à la lisière de la forêt. Dans l'après-midi arctique, en ce mois de février, la pénombre régnait déjà et les parkas camouflées des quatre passagers qui en descendirent finissaient de confondre l'équipage avec le décor.

Le sauna était à quelques centaines de mètres de l'hôtel, au bord du lac gelé. La situation était parfaite et une fois montés, les deux lance-missiles toussèrent à l'unisson. Le premier projectile fracassa la fenêtre, le second ricocha brièvement sur le toit, mais tous deux explosèrent dans une débauche de flammes. Le bâtiment de rondins s'éparpilla avec beaucoup d'enthousiasme, projetant une volée de débris incandescents dans la neige et sur les eaux calmes du lac.

Le troisième tireur arrosa ce qui restait de la cabane avec une grosse mitrailleuse d'appui, tandis que le quatrième surveillait la scène au travers de la lunette d'un fusil de précision, à l'affut de tout signe de vie. Ils restèrent quelques minutes à regarder les flammes ravager les poutres, puis, satisfaits par l'absence de mouvements, rembarquèrent à bord du véhicule et quittèrent les lieux par le chemin forestier qui les y avait amené.

***

Arinjaël sortit la tête de l'eau, derrière une poutre qui grésillait encore. Ses talents psychiques avaient perçu la menace juste au moment où les lance-missiles avaient été prêts à tirer. Elle avait tout juste eu le temps de lancer une impulsion mentale – techniquement, un ordre militaire ; l'avantage d'une formation de combattante – pour que tout le monde sorte côté lac et plonge avant que les premières charges incendiaires n'explosent. Beaucoup chez les peuples stellaires maîtrisaient quelques pouvoirs de ce genre – comme, par exemple, de pouvoir tenir plusieurs minutes dans l'eau glacée, sans respirer – mais rares étaient ceux qui avaient réussi à en faire une sorte de réflexe.

Elle regarda les tireurs qui s'en allaient. Elle considéra un bref instant d'en attraper un, mais même son entraînement ne pouvait pas faire grand-chose face à des armes à distance. Surtout avec son actuel équipement. Ou absence d'icelui.

Progressions - Échos de l'Arbre-MondeLisez cette histoire GRATUITEMENT !