Chapitre 2 : Nocturne

Depuis le début

— J'allais te poser la même question avec tout ton appareillage, rétorqua Rage. Ça a l'air un poil complexe pour un Néandertalien de ton gabarit.

Matt prit une gorgée de bière pour étouffer un rire dans la canette qu'il avait gardée hors champ. Il jeta un regard oblique à Rage et lui lança, en guise de réponse :

— Tu sais que tu m'as scié, tout à l'heure, pendant la conférence. Tu l'as deviné quand ?

— Pas vraiment deviné, mais tu te souviens quand on leur avait donné un coup de main en Hongrie, il y a quelques années ?

— La « simple mission de récupération » qui s'était soldée par une fusillade, l'incendie d'un manoir ultra-protégé, le vol plané d'une voiture de collection et la course-poursuite sur les routes autour du Lac Alakon ?

— Balaton, corrigea Rage.

— Ouais, ça. Tu parles si je m'en souviens ! J'avais joué les voitures-balai, pour dégager les poursuivants.

— Ouais, et tu m'avais laissé au volant de la camionnette.

— Ça t'avait pas gêné, si je me souviens bien.

Rage haussa les épaules. Il avait dix-sept ans, à l'époque, et pas son permis. Ses parents le pensaient en colonie de vacances en Autriche, à apprendre l'allemand. Conduire de nuit sur des routes inconnues avec une horde de malfaisants surarmés aux fesses n'avait pas été l'expérience la plus agréable de son existence.

— Bref, avant que tu ne nous rejoignes dans la planque de Budapest, j'ai vu Florianne sans son... camouflage holomachin.

— Ils appellent ça un Masque.

— Voilà. Jusqu'à tout à l'heure, j'avais mis ça sur le compte de la fatigue, mais avec toutes les autres bizarreries autour de sa « famille »...

— Oui, je vois ce que tu veux dire. De sacrés drôles d'oiseaux...

— Et toi ?

— Quoi, moi ?

— Tu le sais depuis quand ?

— Depuis tellement longtemps que ça date d'une époque qui n'existe plus.

— Le concert ?

— Ouais...

Une ombre passa sur son visage, mais Rage ne le remarqua pas. Il continua, sur un ton presque rêveur :

— J'aurais bien voulu être là.

— Non.

La réponse de Matt fut si brutale qu'elle surprit Rage. Son vis-à-vis poursuivit :

— Crois-moi, t'as pas envie de te retrouver à seize ans, dans une ville en ruines, tes parents morts ou disparus, à devoir récupérer des cadavres sous les décombres ou tomber sur des missiles non explosés, en attendant d'avoir l'âge légal pour aller au front. Et puis le concert, moi Sync et les autres, on l'a passé à empêcher des malades qui voulaient flinguer Daryl ou ses petits camarades musiciens.

Matt se retourna pour se moucher bruyamment, mais Rage avait eu le temps de voir les larmes. Il déglutit et s'agrippa à son appareil comme à une bouée.

— Daryl ?

— Elle s'appelait pas encore Florianne, à l'époque.

Il approuva de la tête, silencieusement.

— J'espère que t'enregistrais pas. Si ça se retrouve sur Internet, on va avoir l'air très cons tous les deux. Mais surtout moi.

— Secret d'elfe, répondit Rage, avant de s'apercevoir de ce que ce vieux slogan du « Club 1225 » avait de prophétique.

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