L'Obsession

35 9 4

Ce que Michel avait appris chez Kafka l'avait rempli d'une dose égale d'espoir et de désarroi. Sa piste la plus fiable concernant le meurtre de ses parents menait à Levinston, comme Medina l'avait affirmé. Impossible d'exclure la possibilité que l'Ordre soit impliqué. Il était laissé à lui même.
Des ressources, il n'en avait qu'une : sa clairvoyance. Elle l'avait déserté à son émergence, mais il était parvenu à l'utiliser en compagnie de Kafka. Pourquoi ? Qu'est-ce qui avait changé ? Cette journée passée blotti contre Myriam, sans doute. Elle appartenait si intimement à ses hallucinations qu'elle ne pouvait qu'être liée à son âme et à son pouvoir.
La clairvoyance ne lui vaudrait sans doute pas grand-chose. Que pouvait-il faire ? Espionner Levinston en espérant qu'il se trahisse ? Il ne voyait pas d'autre possibilité. Du reste, cela ne lui coûtait rien.
Il se coucha sur son lit, les mains à plat sur le ventre. La vision avait été un peu plus difficile à évoquer chez Kafka qu'il n'en avait l'habitude, et il s'attendait à une résistance semblable de son vieux pouvoir un peu rouillé. À sa grande surprise, dès qu'il commença à se concentrer sur Levinston, l'image se forma dans son esprit, nette, plus claire que jamais. C'était à l'extérieur. La forêt, la falaise, la rivière tout en bas. Il voyait la scène de haut, et elle lui donnait le vertige. Près du vide, il y avait un homme, face contre le sol. Michel ne le reconnaissait pas ; ce n'était certainement pas Levinston. Il était vêtu de vêtements kaki usés et sales, des bottes militaires, et semblait fort et agile. Michel distingua bientôt les membres d'une femme qui devait être couchée sous lui. Une main portait une bague unique. Le sceau de l'Ordre. Le couple roula sur le sol et Myriam apparut, riant aux éclats. Michel put enfin voir le visage de l'homme.
Michel ouvrit les yeux, dégoûté. La vision continua, comme projetée sur les murs blancs de son appartement. S'il l'avait voulu, il aurait pu se concentrer assez pour entendre ce qu'ils se disaient, mais il lui restait assez de contrôle pour ne pas s'infliger cette nouvelle torture.
On frappa.
Ce n'était pas les petits coups d'Hélène, ou le tapotement timide de Guenièvre. La main qui le demandait à la porte était ferme et assurée. Qui d'autre savait qu'il habitait là ? Personne. Il se saisit de sa canne-épée. Une arme dérisoire, un jouet plus qu'autre chose, mais une arme tout de même.
« Michel, tu peux ouvrir. C'est moi. »
C'était la voix de Grimaldi. Il approcha de la porte, ouvrit à son pater. Grimaldi sourit en voyant la mince lame dans sa main.
« Au moins, tu te méfies. »
Grandbois recula pour le laisser entrer. Grimaldi referma derrière lui.
« Ainsi, voilà ton repaire impénétrable ?
— Il a ses qualités.
— Lesquelles ? Je dois dire que je ne vois pas. »
Michel désigna du menton la fenêtre de la minuscule cuisine, qui donnait sur le puits de lumière. « L'échelle juste là même directement au toit. On peut sortir par toutes les pièces. Et, avec l'escalier vermoulu, on entend les gens monter avec deux étages d'avance.
— Tout à l'heure, tu m'as entendu monter ?
— J'étais absorbé.
— Par quoi ? »
Michel haussa les épaules. Il ne voulait pas informer Grimaldi du retour de sa clairvoyance, et surtout pas des tours qu'elle lui jouait.
« Désolé pour ma visite, mais je voulais savoir si tu étais en sécurité. Je me suis dit : "Si je parviens à le retrouver, alors ils le peuvent aussi". Et me voilà.
— Mais c'est chez vous qu'ils m'ont retrouvé. »
Grimaldi accusa le coup sans broncher. Michel s'en voulait. Il ne voulait pas sembler trop méfiant. Presque rien ne pouvait relier Grimaldi à la mort de ses parents, de toute manière. Seulement la paranoïa. La paranoïa ressemblait à de la prudence, depuis quelques semaines.
« Alors tu ne changes pas d'avis ? Tu ne veux pas revenir vivre chez moi ?
— Je ne dis pas ça. Je crois que c'est une bonne idée de changer souvent de repère.
— Donc tu ramasses tes affaires ? »
Michel fit signe que non. « Je vais travailler bientôt.
— Ha ! Ton travail... »
Grimaldi s'installa sur une chaise droite, juste à côté de la table étroite qui occupait l'essentiel de la petite pièce.
« Je comprends que vous n'approuviez pas, mais je dois reprendre mon travail au Vade Retro. J'ai besoin de m'occuper. »
Grimaldi hocha la tête.
« Soit prudent. Tu n'étais que mortel et tu avais déjà failli être exposé. »
Grandbois se détendit. Il avait eu de la chance qu'on lui désigne Grimaldi comme père, lui qui acceptait qu'il devienne l'employé d'un clan rival. Nyoto lui aurait sans doute collé une paire de baffes pour toute réponse.
« Il y a autre chose, Michel. Le prince t'as demandé un service, il y a quelques temps.
— L'empereur, l'imperator. Je l'ai observé parfois. Ce que j'ai vu n'étais pas toujours plaisant, mais je n'ai pas trouvé ce que Rodrigue redoutait. J'imagine que c'est une bonne nouvelle.
— Et depuis ton émergence, tu as essayé?
— Oui. Ça ne marche plus. » Ce n'était pas vraiment un mensonge.
« Je sais que peu de temps s'est écoulé depuis ton émergence, et tes pouvoirs t'ont quitté, mais c'est important, alors je veux que tu essaies. Peux-tu voir l'imperator, en ce moment ? »
Michel se releva sans enthousiasme. Il allait devoir mentir à Grimaldi. Il n'avait jamais été très bon menteur. Pire. Quelque chose dans son sang l'empêchait de se montrer déloyal. C'était une sensation très nette, une tension dans ses veines. C'était l'ichor de son pater qui parlait en lui. Littéralement.
Grandbois se concentra, mais bientôt il recula. Sa concentration ne l'avait pas amenée à l'imperator, mais plus près de Myriam. Assez pour entendre une bribe: « Toi et moi, ensemble, comme au bon vieux temps. » Il ouvrit les yeux. Sans s'en apercevoir, il avait reculé d'un pas.
« Alors ?
— Rien pour l'instant. »
Grimaldi le fixa d'un œil perplexe, mais n'osa aucun commentaire. Michel essaya encore une minute. Son visage se contracta, puis se détendit à nouveau. Il ouvrit les yeux.
« Je vais réessayer plus tard.
— Il faut que ce soit maintenant, Michel. Cet homme est en réunion en ce moment même, avec un grand inquisiteur. Rodrigue veut savoir ce qu'ils disent. »
Grandbois baissa les yeux. « Pensez-vous que Levinston avait raison ?
— À propos de quoi ?
— Je vous étais plus utile mortel.
— Mais tu n'étais pas là lorsque... » Grimaldi n'acheva pas sa phrase ; il venait de comprendre. « Peut-être après tout vaut-il mieux que tu aies perdu tes dons », dit-il sèchement.
Michel baissa la tête. Il se rappelait ce moment. Le sang de Myriam galopait dans ses veines, à ce moment-là. Elle l'obsédait. L'aurait-il voulu, il n'aurait pu empêcher son regard de la rejoindre. Et à ce moment-là, bien sûr, elle était avec eux, pensant qu'ils discutaient de lui. Depuis cette nuit là au Vade Retro, depuis qu'elle l'avait gorgé de son Ichor, il n'avait pu voir autre chose qu'elle. Sauf dans le bureau de Kafka. Peut-être était-il bon à quelque chose, après tout ? Il devait simplement se concentrer plus fort.
— J'ai vu quelque chose, père. »
Si Grimaldi avait été contrarié un moment, rien ne le laissait plus paraître. Il était avide de la moindre information qu'il pouvait livrer au prince, qui lui prouverait sa valeur.
Michel, quant à lui, se demandait pourquoi il avait inventé ce mensonge. Sa loyauté à Grimaldi, nouée par l'ichor, l'y avait poussé. Peu importait la vérité. Michel n'avait de valeur que par sa clairvoyance. D'ailleurs, sans elle, l'Ordre perdrait le seul siège de conseiller qu'il détenait dans la cité. Grimaldi ne voulait pas la vérité, ni sans doute Rodrigue. Ils voulaient la confirmation de leurs doutes, de leurs craintes, ils voulaient l'impulsion qui mettrait un terme à leurs hésitations et qui précipiterait cette guerre inévitable.
« L'empereur a dit "je ferai tout ce que vous me demanderez".
— C'est excellent, Michel. Tu as rendu un grand service à ton père, ton Ordre et ta cité. »
Grandbois se releva. Grimaldi le retint par le bras. « Où vas-tu ?
— Le Vade Retro. Vous avez encore besoin de moi ?
— Si tes pouvoirs sont revenus, peux-tu retrouver les anarchistes ? »
— Je ne les ai pas vus assez longtemps. Désolé. »
Grimaldi lui sourit tristement. Cette histoire d'anarchistes le préoccupait, naturellement, et Michel aurait aimé l'aider. Seulement, ils n'étaient sa préoccupation première. Grandbois retournerait au Vade Retro, boire un coup de sang frais et reprendre son emploi, si Cassandra le voulait bien. Et là, sans pression, seul dans la foule, il trouverait peut-être une manière de se libérer de Myriam et de confondre Levinston.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !