La rivière seule nous entend

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La cascade s'abattait avec rage ; une rage semblable à celle de Dieu, constante, obstinée, intacte malgré les millénaires. Ils aimaient venir la narguer, jouer comme des chiots tout près d'elle. Les cheveux de Myriam s'étaient emmêlés comme ceux d'une fillette espiègle, et les feuilles mortes s'y attachaient encore alors qu'elle se relevait. Son visage était couvert de terre. Son rire aurait tinté très fort, s'il n'avait été couvert par le grondement de l'eau. C'était une sensation étrange : l'air n'entrait jamais dans ses poumons si vite et si fort que quand lui prenait le goût de rire. Avec Samuel, elle se sentait presque mortelle.

Lui ne riait pas, mais la félicité se lisait sur son visage. Il y avait longtemps qu'il n'avait plus vu son amie. Deux nomades ne se croisent que rarement s'ils ne voyagent pas ensemble. Dans ses moments de solitude, il rêvait souvent à elle, à ses yeux avides, coquins, et à la manière qu'elle avait prise pour l'apprivoiser. Samuel, comme tous ceux qui appréciaient la liberté, entretenait une saine méfiance, mêlée de mépris, pour cet ordre auquel elle appartenait. Mais elle était différente. S'il ne l'avait pas compris en la fréquentant, il l'aurait deviné à leur regard, à eux, aux autres, ceux qui l'avaient attiré dans leur cercle sans vraiment l'y admettre, pour l'utiliser, rêvant de la dresser. Personne ne pourrait la dresser. Jamais.

À un moment, hélas, la fille cessa de rire. Son regard, soudain grave, garda un peu de sa joie subite avant de plonger dans l'eau noire ou blanche. On aurait dit que la rivière profitait de sa liberté, sachant qu'elle allait bientôt trouver sa fin, engloutie sans remords par les eaux calmes du fleuve. « Tu savais que les Vikings sont passés par ici ? » Samuel fit signe que non. Elle continua : « Ils ont remonté le fleuve pour piller la cité. Les citoyens se sont réfugiés dans la cathédrale et ont demandé l'aide de Dieu. Ils furent exaucés. Les Vikings se sont arrêtés devant les fortifications, puis ont passé leur chemin, épargnant la ville. Ils sont allés piller le monastère, tout près d'ici.

— Le fleuve n'était pas navigable, à cette époque.

— Pour leurs navires, si. »

Samuel, à son tour, plongea le regard dans l'eau froide. La rivière avait vu passer ces hommes farouches ; elle était sans doute, à ce moment, un peu moins profondément creusée. Furieuse en apparence, elle avait eu la patience de tailler son lit à même la pierre.

« Rodrigue était-il dans la cité, à cette époque ? »

Myriam haussa les épaules. « Je ne sais pas. C'est possible. »

Samuel sourit. Il lui plaisait de penser à Rodrigue, debout sur les remparts, narguant des hordes de barbares de son regard sombre et hautain.

« Il se passe des choses dans la cité, souffla Myriam. Le Déluge veut abattre Rodrigue.

— Ils n'y arriveront pas. »

Il ne pouvait croire qu'une bande de curés, fussent-ils immortels, puissent réussir là où les Vikings avaient échoué. Myriam connaissait Samuel depuis des années, et elle savait qu'il n'y avait personne au monde qu'il aimait — et redoutait — comme Rodrigue. Il respectait sa force autant qu'il l'admirait. Il voyageait beaucoup, et savait quelle était la réputation du prince. Partout, on en parlait avec une crainte respectueuse, tout bas, comme s'il risquait de surgir et surprendre la conversation. Certains fanfarons prétendaient qu'ils pourraient le battre ; ceux-là ne l'avaient vu, ni même entendu sa voix. Quant à savoir si Rodrigue avait ou non tué un de ses officiers, cela ne l'intéressait pas : le prince avait tous les droits.

« En ce moment, les hérauts discutent sur toute la terre. Le Déluge veut convaincre les seigneurs de ne pas appuyer Rodrigue. S'il y parvient, il y aura peut-être une guerre.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !