Amélia des Tours

145 14 8
                                                  

Amélia des Tours


J'ouvre les yeux sur le silence.

Les battements calmes de mon cœur apaisé sont les seuls sons que j'entends. Le reste n'est que vide.

Je regarde autour de moi. Mon petit appartement est couvert de givre. Ce cabinet de curiosités, comme j'aimais l'appeler, a perdu ses couleurs fanées pour devenir blanc. Étincelant de froid. Les papillons épinglés dans leurs boîtes, les fleurs séchées, les fragiles squelettes d'oiseaux... chacun de ces objets, reflets de ma vie, de mon passé, de mes souvenirs, me semble lointain. Plus rien ne m'appartient désormais. Je me suis rendue à moi-même.

Je me redresse sur le parquet humide et froid. Ma robe noire s'imprègne de la glace fondue. J'entends un murmure. Loin, caché quelque part dans mon esprit. Je l'ignore. Je me lève, lentement. Mon corps est léger. Mes yeux voient le monde en bleu. Le monde est bleu. Par la fenêtre, j'aperçois les centaines de tours que compte la Ville. Tours d'acier et de verre. Toutes semblables, aiguilles de métal transperçant les nuages. L'une d'elles se réveille. Je le sens dans mes entrailles.

Je vois mon visage dans le grand miroir qui occupe tout un mur de mon jardin d'hiver. Je vois mon visage, transformé et inchangé. Ce sont mes yeux qui me contemplent. Le bleu d'orage de mes iris se nimbe de brouillard. Je vois ma peau blanche et parfaite, mes cheveux noirs, mouvants comme de la fumée, de la nuit liquide. Je suis encore moi, et une autre. Plus tout à fait humaine. Je suis devenue un de ces oiseaux qui hantent le ciel. De ceux que l'on pointe du doigt, que l'on voit distraitement avant de les oublier, comme s'ils faisaient partie du décor.

Tellement de gens ont perdu des proches... Famille, amis, connaissances. Dans cette ville balayée par les vents, dans la Cité des Tours, il n'est pas rare d'apprendre la disparition d'une personne que l'on aime, d'un voisin. On ne se pose pas de questions. On sait. Ces disparus deviennent corneilles, et peuplent les cieux. Je suis devenue corneille aujourd'hui. J'ai reçu le baiser de l'un d'eux, et j'ai déjà oublié son visage.

Le murmure dans mon cœur se change en parole et courant d'air. Quelque chose germe. Prend racine. Le sol tremble un peu. Je le sens en moi comme un enfant qui grandit. Il est temps pour moi. Ce moment si redouté, et tant attendu. Ah, je voudrais l'étendre à l'infini. Rendre cette seconde éternelle. La planter en terre, quelque part. Mais ce n'est pas moi qui ferai naître cet arbre. Ce n'est pas ma tâche.

Je m'avance vers la fenêtre et l'ouvre en grand sur l'air orageux. Au-dehors, des centaines d'oiseaux noirs volent en une horde mouvante. Ils m'accueillent comme l'une des leurs, une sœur, une particule d'un tout. J'entends leurs cris, leur vacarme. Il me reste cependant une chose à accomplir avant de les rejoindre pour de bon. Offrir un peu de nuit à un élu.

Chute.

C'est ma première chute. Le saut dans le vide. Je monte sur le parapet du balcon. Je ferme les yeux. Ma tête me tourne, délicieux vertige. Étrange délectation que de me trouver là, au-dessus du néant, à un pas du gouffre. Il faut, paraît-il, se laisser choir sans y penser. Alors je me penche un peu. Et tombe.

Tombe comme une pierre. Comme un abandon. Tombe. Quel est ce long rêve que j'effleure du bout des doigts ? Je tombe dos au sol, les yeux fixés à la pointe de ma tour. Elle s'éloigne, et je tends la main comme pour essayer de la rattraper. Et ma main se délite. Je la regarde, curieuse. Elle se change en fumée noire. Mon corps entier disparaît dans cette vapeur éthérée. Puis réapparaît. Ma main devient serre. Ma peau devient plumes. Je deviens oiseau de nuit. D'un coup d'ailes, je remonte et m'élance entre les aiguilles de la Ville. Nouvelle. Enfin.

Amélia des ToursLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant