On s'habitue à tout, tu sais

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La main qui s'était posée sur l'épaule de Michel était forte et solide, dure comme la pierre. Pas celle d'un mortel, très certainement.
Il se retourna, vif et prêt à tout.
« Je t'ai eu ! »
Myriam le regardait en riant. Il cherchait quelque chose à lui répondre, mais sa vision lui revenait. Les livres, les fourneaux, les alambics. Une autre époque. Et, au milieu, une Myriam aussi palpable que celle qu'il avait sous les yeux. Ce retour soudain d'un souvenir qui lui avait échappé priva Michel de sa répartie.
« Fin de la classe ? »
Il opina. Autour de la cathédrale, plusieurs lampadaires étaient encore en état de marche ; leur lumière crue frappait Myriam de plein fouet. Machinalement, il vérifia. Elle n'avait pas d'ombre.
« Il y a longtemps que tu es là ? demanda-t-il.
— Un bout de temps. Je venais traîner au Sanctuaire, pour connaître les dernières nouvelles. Je vous ai vus, Grimaldi et toi. Le type à l'intérieur, c'était un inquisiteur ?
— Medina en personne. »
Ce nom ne provoqua aucune réaction particulière chez Myriam.
Avant qu'elle n'apparaisse, Michel avait des plans tout simples. Rentrer chez lui, contacter Kafka. Maintenant, il ne souhaitait que rester près d'elle.
« Où allais-tu ? demanda-t-il.
— Les dolmens, je crois.
— J'aime les dolmens. »
Les dolmens étaient une des destinations machinales de Michel, ces endroits vers lesquels ses pieds le menaient lorsque le caprice leur en prenait, sans lui demander son avis. Il y avait aussi les anciennes fortifications qui bordaient la rivière. Ou le Vade Retro.
« Tu viens ? »
Ils connaissaient le chemin aussi bien l'un que l'autre. Il y avait des raccourcis bien cachés, et des brèches secrètes dans les clôtures que l'Inquisition avait érigées autour des monuments païens. Ils les trouvèrent sans les chercher, promeneurs habitués. Ils avaient plus en commun qu'il lui avait d'abord paru, semblait-il. Il s'étonna de ne l'avoir pas croisée avant, sur l'un de ces sentiers. Leur rencontre alors aurait été bien différente. Elle l'aurait peut-être jeté sur le sol, aurait déchiré la peau de son cou et se serait gorgée de son sang.
La cité s'était étendue au point de phagocyter les lieux sacrés des anciens Celtes. Devant les grandes pierres, les hommes avaient cependant gardé un respect superstitieux et laissé autour d'elles de larges bandes boisées. Après que l'Apocalypse eût frappé, la nature assiégée avait lancé ses racines dans une patiente et implacable contre-attaque. Ça et là, des arbres déchiraient leur place dans la toile de bitume, et leur travail de sape lézardait déjà les édifices. Sur l'autre front, les branches des arbrisseaux commençaient à frôler de la pointe de leurs longs doigts ceux de leurs frères sauvages, qui avaient rampé en friche sur les anciens champs que leurs bourreaux avaient renoncé à cultiver. À un moment, les deux jeunes vampires enjambèrent un muret qui déterminait jadis la frontière du parc. Un écriteau tombé au sol entreprenait son retour à la terre.
« De quoi Grimaldi t'a-t-il parlé aujourd'hui ? Des lois ? »
Grandbois fit signe que oui. « Et d'autres choses encore. Des sin umbra. »
Myriam lui adressa un sourire tendu et baissa la tête, comme s'il avait découvert un secret embarrassant. « Il t'a dit ?
— Non, j'ai vu.
— Il ne faut pas que toutes ces histoires te gênent. C'est avant tout un problème. Tu imagines ? Toujours éviter les miroirs ? Ne jamais pouvoir se prendre en photo ? La mode des selfies était perdue pour moi. Mais, sans blague, je préférerais être normale. »
Grandbois eut une pensée amusée à l'idée qu'un vampire parle d'un autre comme d'un être « normal ». Lui même, s'il avait dû perdre son ombre à la naissance, se serait-il senti différent, plus étranger à son ancien monde, à ses amis, qu'il ne l'était déjà ?
Ils atteignirent les dolmens et s'y adossèrent. « J'ai du mal à m'y faire, dit-il.
— Te faire à quoi ?
— À tout. Chaque fois que je prononce une phrase, je dois penser à prendre une inspiration. Je me rappelle alors que je ne respire plus. Mon odorat est comme engourdi parce que je n'aspire plus d'air et, au moment de parler, toutes les odeurs m'assaillent d'un seul coup, avec plus de force que jamais. »
Elle lui sourit.
« On s'habitue à tout, tu sais. Tu n'y penseras plus, dans un siècle.
— Je t'ennuie, avec mes histoires ?
— Pas du tout. »
C'était la première fois depuis son émergence qu'il venait loin de lumières urbaines. Son regard pénétrait sans mal les ténèbres qui, comme des toiles d'araignées, se tendaient entre les arbres. Il voyait le mouvement fébrile des feuilles qui, comme lui, ignoraient qu'elles étaient déjà mortes et celui des animaux, dont le sang chaud et fade le tentait.
« C'est bien, toutes ces nouvelles impressions. Ça me permet de cesser de penser, parfois. »
Elle ne lui demanda pas quelles étaient ces pensées dont il voulait se détacher. Elle savait pour le massacre de ses parents, et peut-être aussi pour les autres. Elle approcha sa main, la glissa sur la sienne. Ils restèrent ainsi immobiles un long moment. Le ciel commença à s'éclaircir.
« Je dois rentrer, trouva-t-il la force de souffler, s'arrachant à sa tendre torpeur.
— Il est trop tard. Viens. »
Sans lâcher sa main, elle le guida vers une des nombreuses maisons abandonnées qui cernaient le parc. Des panneaux de contre-plaqué en barraient les fenêtres, tous les accès en étaient fermés. La poigne solide d'un vampire permettait de se hisser jusqu'au balcon, à la porte barricadée. Grandbois se demanda un moment comment ils forceraient l'entrée, mais Myriam prit simplement la poignée et ouvrit.
« Un faux semblant, dit-elle. Ça suffit généralement. »
Une fois entrés, ça ne suffisait déjà plus ; elle referma la porte et la verrouilla en trois endroits avec de solides cadenas. Michel inspecta la maison du regard. Les fenêtres, condamnées de l'extérieur par des morceaux de bois, l'étaient de l'intérieur par de grossiers travaux de maçonnerie tout récents. Confiante, Myriam l'avait amené dans son antre.
« Viens. » Elle reprit sa main et le guida vers le sous-sol. Il y avait là un grand coffre avec au fond des coussins poussiéreux. Ils s'y installèrent ensemble, encastrés comme deux mannequins dans un débarras, et elle referma sur eux le couvercle.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !