La casemate

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Quelque part dans la banlieue de Lyon se trouve un parc abandonné. Les gens du cru l'appellent "le Parc du Fort", car avant que l'armée délaisse les lieux et laisse la végétation envahir l'ouvrage, il s'y tenait une petite forteresse. C'est un lieu plutôt étrange, ou splendide ou sinistre selon le temps qu'il fait. Les chemins sonnent creux, les arbres sont griffus, les pierres froides et aigües. Il ne reste plus grand-chose des anciens bâtiments: quelques murs et contreforts, des talus et des mottes, et, en cherchant bien, les emplacements des canons.

On trouve aussi, parmi ce qu'il y a de plus intact, une vieille casemate à demi enterrée, qui servait à protéger l'infanterie lors des bombardements. C'est une salle voûtée, construite à flanc de motte, qui recevait récemment encore les sans-abri, vagabonds romantiques et autres mauvais garçons lorsque la pluie se faisait trop insistante.

Si j'écris ceci donc, c'est en rapport avec les disparitions que le fort a à son actif, dont certaines n'ont toujours pas trouvé d'explication. Il est clair qu'il s'y passe régulièrement des choses assez glauques, mais ce ne sont en fin de compte que de banales affaires criminelles comme on trouve dans tous les parcs de banlieue. Mais les disparitions, même si elles sont bien rares en proportion, méritent tout votre intérêt, car je crois avoir localisé leur cause, leur unique cause.

La casemate. Comme tous les murs laissés sans surveillance, on y écrit ce qu'on pense, et profitant de l'aubaine, on s'y décharge. C'est une vaste explosion d'opinions extrêmes, de noirs et infâmes gribouillis, de graffitis quoi. Rien de grave après tout, pensez-vous sans doute. Vous avez amplement raison, car je crois avoir compris à quel point ceci ne méritait pas notre attention. Bien plus, nous ne devons surtout pas nous y intéresser.

Car ce qui s'étale sur ces murs n'a d'autre but que susciter votre colère. Dans le foisonnement incroyable des graffitis, vous en trouverez toujours un qui vous touchera personnellement. Une insulte suprême à votre peuple, votre classe sociale, votre confession ou votre orientation sexuelle, en tout cas toujours assez choquante et assez extrême pour vous pousser à lui répondre. Ca tombe bien, il y aura toujours les restes d'un feu dans la casemate, avec les fragments de charbon qui vous serviront à inscrire une réplique cinglante.

Ne le faites surtout pas. Incarner ainsi votre colère, décharger tant d'énergie sur la voûte lui indiquera votre présence.
Si par malheur vous l'aviez fait, fuyez le plus loin possible. J'ignore si ça vous sauvera, mais ça vaut le coup d'essayer...

Je crois avoir dit tout le peu que je savais. Il me semble que plus grand monde ne va dans cette casemate: des travaux récents l'ont partiellement rebouchée, et aujourd'hui elle récolte bien plus la pluie qu'elle n'en abrite. De toute façon, l'accès étant relativement périlleux, même les curieux et autres explorateurs urbains se font rares.
Du reste, on peut maintenant apercevoir un nouveau mot sur le mur du fond:

"FAIM"

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