Razor Jim

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Ce qu'il s'est passé cette nuit-là m'a laissé une séquelle immense, un souvenir impossible à oublier. Tous ces cauchemars qui chaque nuit me rappellent distinctement ce qu'il s'est passé cette nuit de novembre. Les docteurs m'ont dit qu'écrire cette histoire me permettrait de calmer les cauchemars, c'est pour cela que j'écris, maintenant, à la fois comme "guérison" mais aussi comme avertissement... Pour vous !

Il y a quatre ans de cela, j'avais trouvé dans le quartier de Montmartre à Paris un petit loft sous les toits. L'endroit avait été chaleureux, j'y étais à l'étroit, mais je m'y sentais bien. De plus, il y avait de la place pour accueillir mon bambin : Jérémy. Sa mère nous avait quittés lors d'une fausse couche. J'ai donc décidé de déménager à une vingtaine de kilomètre de chez nous pour oublier ce douloureux passé.

Le jour de l'emménagement arriva. « Ce soir, on dort dans notre nouvelle maison », ne cessai-je de répéter à Jérémy. Le quartier de Montmartre était des plus sympathiques : ces terrasses de cafés, ces peintres et puis ces artistes de rue ... Un en particulier attira mon attention. Il proposait de raser les hommes qui le souhaitaient à l'ancienne, vous savez, avec ces rasoirs dépliants. Une foule immense entourait celui qui se surnommait "Razor Jim". Avec Jérémy, nous nous arrêtâmes un moment afin de pouvoir admirer les "oeuvres" de ce prodige du rasoir. L'une de ses pancartes précisait qu'il était dans la capacité de raser d'un trait doux et aux plus près de la peau en moins de deux minutes.

Un courageux se proposa enfin, la barbe broussailleuse. Il s'assit sur le fauteuil. C'est alors que Jim commença son travail ; et en effet, en moins d'une minute trente, il avait entièrement rasé cet homme.

Tous le monde autour de lui applaudit et moi- même, je ne m'en cachais pas, mais, alors qu'il faisait ses révérences, il leva la tête dans ma direction, et laissa gravé au fond de mon coeur un regard et un sourire aussi glacial que le vent qui commençait à souffler. J'eus même l'impression qu'il s'était mis à rire sournoisement, sarcastiquement, alors que je lui tournais le dos pour rentrer dans mon nouveau chez-moi. A partir de ce moment, j'avais comme l'impression que tout allait basculer.

Deux jours après que nous nous soyons installés des phénomènes... Etranges débutèrent. Jérémy me disait qu'il voyait, lorsqu'il s'endormait dans sa chambre, un "monsieur" penché au-dessus de son lit, qui le regardait. Pour moi, ce n'était qu'un mauvais rêve et rien de plus, bien qu'il était vrai que moi-même, je ressentais comme une personne dans mon dos. Pour me rassurer, je nous répétais, à Jérémy et moi, que « Ce n'est que Maman qui veille sur nous ». Il en était moins convaincu que moi.

Chaque matin, j'ouvrais les volets, et chaque matin, en bas de chez nous, je le voyais... Razor Jim, assis dans son fauteuil de cuir délabré, attendant qu'un client vienne se faire couper les poils. Mais chaque matin, il était là, à me regarder le sourire aux lèvres, ouvrant et fermant son rasoir d'argent, jouant avec. Mais je ne faisais que l'ignorer, du moins je tentais.

Et chaque matin, Jérémy continuait de me parler de la personne qu'il voyait dans sa chambre. Mais il ne semblait pas vraiment en avoir peur, il me disait qu'il lui chantait une berceuse pour l'endormir. Et moi, comme un con, je pensais que ce n'était qu'un rêve.

Mais une nuit, je fus réveillé par un souffle d'air froid. Je regardai la chaudière, elle ne s'était pas arrêtée. Puis j'entendis des pleurs venant de la chambre de Jérémy. Je m'y précipitai, tenant mon peignoir le plus fermé possible, et j'ouvris la porte. La fenêtre était grande ouverte et les rideaux nageaient dans l'air comme deux ombres envoûtantes. Je pris Jérémy dans mes bras, fermai les volets, puis la fenêtre, et c'est là que la peur m'envahit. Je vis dans le reflet de la vitre comme deux yeux brillants dans l'armoire derrière moi, je me retournai brusquement, il n'y avait rien. Rien, oui, mais quelque chose avait ouvert les volets et la fenêtre ! Le reste de la nuit, Jérémy dormit avec moi.

Le lendemain matin fut semblable aux autres matins, Razor Jim me souriait de toutes ses dents, et son regard à nouveau me transperçait l'esprit. Puis, après avoir pris mon petit déjeuner, toujours marqué par la nuit dernière, je partis à la recherche dans les derniers cartons des deux babyphones, ils allaient me permettre d'écouter tout ce qu'il se passait dans la chambre de Jérémy. Je fis un essai assez concluant, j'entendais Jérémy jouer avec ses jouets. Enfin vint la nuit, une nuit glaciale, comme d'habitude pour un mois de novembre. La Lune haute dans le cie illuminait Paris d'une clarté éblouissante. J'allai enfin me coucher, déposant un doux baiser sur le front de Jérémy pour lui souhaiter une bonne nuit. Je vérifiai une dernière fois que la fenêtre de la chambre de Jérémy était bien close, puis je m'en allai dans ma chambre, n'oubliant pas d'allumer le babyphone. Je me couchai avec mon fusil de chasse plaqué tout contre moi. « Si un cambrioleur veut entrer, qu'il entre ! ».

Je m'endormis enfin. Et maintenant que j'y repense, je me dis que Jérémy aurait pu rester avec moi cette nuit encore. Je me réveillai au beau milieu de la nuit. 3 h 48. J'entendis un léger bruit sortant du babyphone. Je me redressai sur mon lit et écoutai attentivement : des sortes de grattements puis... Une voix, une voix chantant. Chantant une berceuse dont je n'oublierai pas les paroles, je me levai rapidement, pour allez dans la chambre de mon petit, fusil en main. Le babyphone avait était éteint, et je tentai à mon plus grand désarroi de gagner la chambre de mon fils, mais sans la lumière (que je ne voulais pas encore allumer), je me cognai contre la porte et les murs, désorienté, paniqué, avançant à tâtons.

J'arrivai à la chambre de mon fils, soupçonnant que ce soit trop tard. Et c'était le triste cas, ma panique m'avait ralenti, et l'impensable s'était produit. Je pénétrai dans la chambre, agrippant mon fusil. Un vent froid me fouetta le visage ; il était là, baignant dans la lumière de la Lune et le sang de mon fils, admirant dans la Lune nacrée ses rasoirs au reflet d'argent d'où coulaient encore des gouttes de sang et chantonnant :


Dors, dors, jeune enfant
Ne te fais donc point de mauvais sang.
Regarde mes grands, mes beaux amis
Ne t'en fais pas, ils sont gentils
Laisse-les donc caresser ta peau si douce.

Il s'arrêta, me regarda, me sourit, puis il rangea son rasoir, se baissa près du corps éviscéré de mon jeune enfant et me dit, toujours ce sourire glacial aux lèvres.

« Je ne prends que son foie, à cet âge-là, ils sont excellents ».

Il se mit à rire, et c'est alors que je me suis évanoui.

Le lendemain, j'étais dans une chambre d'hôpital. Un commissaire s'adressa à moi dans l'après-midi, il savait que j'étais innocent, et il me promit qu'il retrouverait "le malade qui a fait ça". Dans les semaines qui suivirent, je fus transféré dans un hôpital psychiatrique pour traumatisme sérieux. Je n'eus plus de nouvelles de l'enquête, mais dans les journaux, j'appris que d'autres meurtres du même type avaient eu lieu dans toute la France : un homme assassinait de jeune enfants de trois à quatorze ans et repartait avec leur foie. La presse et la police ne lui donnèrent pas de nom, moi seul prononçais encore dans mon sommeil le nom de la personne qui avait gâché ma vie, Razor Jim.

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