Episode 1

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Très élégants dans leurs costumes du dimanche, deux vieillards bravaient le froid et remontaient l'allée principale du cimetière, le bruit de leurs pas sur le gravier ne faisant pas s'envoler le pigeon posé sur la stèle de Mme Duval.

« Qu'est-ce qu'il en dit, Pierre ? » demanda Noël, celui qui marchait à gauche et qui avait une silhouette rondelette.

« Tu connais mon frère, il est aux anges » répondit l'autre. Jean était beaucoup plus grand, beaucoup plus sec, tant de physique que de caractère : il faisait une enjambée quand Noël en faisait deux et ne disait que trois mots quand Noël en disait quinze. « J'avais rarement vu un type souhaiter aussi fort la mort de sa femme.

- Comment c'est arrivé ?

- D'après Françoise, c'est le facteur qui, inquiet de ne pas la voir ouvrir la porte pour récupérer son courrier comme tous les matins, l'aurait découverte dans sa cuisine. Apparemment, elle était en train de faire un gâteau. »

A l'évocation de la pâtisserie, Noël, qui était un grand gourmand devant l'Éternel, ne put s'empêcher de lâcher un soupir nostalgique :

« Ses fameux clafoutis... Qu'est-ce qu'elle les réussissait bien. J'ai un peu honte de te l'avouer, Jean, mais j'allais parfois au club rien que pour eux. »

La moustache de Jean frémit de tendresse. Malgré toutes ces années, la naïveté de Noël l'étonnait toujours.

«C'est un secret de polichinelle : tu venais tous les mardis alors que tu es pourtant complètement nul à la belote.

- C'est pas vrai » se défendit Noël. « C'est juste que tout le monde n'avait pas la chance de faire équipe avec Jacques...

- Que veux-tu... On a les partenaires qu'on mérite, héhé. »

La pique n'atteignit pas son vieil ami. D'une part parce qu'il était de notoriété publique à St-Philbert-du-Fouilloux que Noël était un mauvais joueur et, d'autre part, parce que ce dernier était encore trop occupé à se souvenir des fameux desserts de Suzanne.

« Mon préféré, c'était celui à la rhubarbe.

- Moi, celui à la cerise...

- C'est drôle quand même la vie, hein ? Je l'avais encore vue il y a deux jours, quand elle était venue déposer des fleurs. Elle semblait en parfaite santé. Et maintenant, voilà que c'est son tour de manger les pissenlits par la racine. »

Les deux hommes coupèrent à droite. Au loin, l'enterrement avait déjà commencé.

« Quand c'est ton heure, c'est ton heure » rappela Jean tout en s'appuyant sur sa canne. « Maladie, vieillesse, accident domestique, meurtre... Tu choisis pas.

- Pauvre Suzanne. Dieu sait que c'était un vrai moulin à paroles, mais c'était surtout une sacrée cuisinière. Sans elle, ça va plus être pareil au club, le mardi. Jacques va faire la tronche : les petits sablés de Mireille, c'est pas pareil... »

Jean, en imaginant effectivement la tête de son ancien partenaire en train de croquer dans un gâteau sec, rit de bon cœur. Les deux petits vieux s'arrêtèrent devant deux sépultures voisines sur lesquelles étaient écrits les noms suivants : NOËL POUCHARD (1936 - 2012) et JEAN BEAUTRELET (1936 - 2012). Noël ôta son béret et fut soudain pris d'un doute :

«Tu crois pas qu'on devrait quand même aller lui dire bonjour ? Histoire d'être polis ? »

Jean, qui avait déjà mis un pied à l'intérieur de son bloc de marbre, reconnut bien là l'impatience de son camarade. Il répondit gentiment :

« Tout à l'heure, Noël, tout à l'heure. »

Les trois-quarts de son corps avaient disparu sous la dalle et seule sa tête dépassait encore.

« Laissons-les d'abord se retrouver. »

Noël observa un instant le couple de personnes âgées qui s'enlaçait tendrement à l'écart de la cérémonie. Puis, il s'effaça à son tour. D'outre-tombe, la voix de Jean retentit une dernière fois :

« Dix-sept ans... Ils doivent en avoir des choses à se raconter, non ? »

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