Le Miroir de chair

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« Intimidé ? »

La créature avait un sourire si exquis, en disant cela, qu'il se sentit encouragé à répondre « oui ». Une petite seconde, la vanité flattée de la dame la rendit plus belle encore.

Comment cette déesse avait-elle pu le trouver digne ? C'était impensable. Pourtant, il était là. Malgré son indignité, malgré son épouse légitime et malgré le cardinal, ombre effrayante à laquelle il empruntait sa maîtresse.

Il n'avait pas souvent mis les pieds dans un manoir de la haute ville, et certainement jamais dans une de leurs chambres à coucher. Chaque pas lui paraissait plus dangereux, plus interdit que le précédent ; comme si, bravant la volonté de Dieu, il avait tenté de réintégrer le paradis terrestre. Soudain, ce poids devint trop grand ; il s'immobilisa.

« Je ne peux pas. »

Elle se retourna, et il fut glacé par son visage courroucé. Qu'avait-il fait ! Lui, misérable mortel, avait osé contredire le choix inexplicable de la madone, et elle en avait perdu son sourire. Elle allait lui briser le cou sur place, et ce serait mérité.

Il avait toujours vécu sans trop se poser de questions, acceptant une à une, comme allant de soi, chacune des petites déceptions de la vie. C'était dans l'ordre des choses — il avait été lui-même, pour bien des gens et à bien des égards, une déception. Avec cette attitude, il avait traversé l'Apocalypse, l'ascension de l'Antéchrist et sa chute, sans même se rendre compte de la signification de tous ces événements. Que les anges soient descendus parmi les hommes, il l'avait accepté aussi, ainsi que la lourde perspective du jugement qu'ils apportaient. Les temps avaient changé, les cardinaux étaient devenus plus importants que les banquiers et, comme les banquiers, ils avaient pris des maîtresses. Quand on lui avait présenté celle du cardinal, il avait immédiatement su qu'il s'agissait d'un de ces fameux anges dont parlait la télé. Il était trop émerveillé pour ressentir le moindre étonnement. À ce moment, quelque chose s'était déclenché en lui, comme mu par un ressort qu'il aurait patiemment remonté, peu à peu, durant cinquante et quelques pauvres années. Il avait compris en un instant que toute son indifférence, sa résignation, n'avaient été que l'accumulation économe de l'adoration qu'il devait à cet être.

Elle s'approcha de lui, déposant sur son visage une main douce, froide et ferme comme la porcelaine. « Tu ne peux pas ? Ce que je te demande est donc si difficile ? »

Il ne pouvait pas répondre, bien sûr. Confusément, il savait qu'il n'en avait pas le droit.

« Pauvre petit... Tu te trouves indigne, bien sûr. Mais qu'ai-je à faire de la dignité ? Si je t'ai mené ici, c'est que tu as quelque chose qui me manque, et dont j'ai terriblement besoin, comme la rivière a besoin d'eau. Et chaque seconde que tu passes à hésiter, tu me prives de cette chose, tu m'assoiffes et tu me tues. Que t'ai-je fait pour que tu me traites ainsi ? »

Mais il ne comprenait pas. Quelle pouvait bien être cette chose dont elle parlait ? Ce ne pouvait pas être lié à son physique. L'argent ? Le pouvoir ? Il en avait, mais bien moins que le cardinal. Bien sûr, il avait entendu des histoires horribles sur les anges, et sur leur supposée soif de sang, mais il ne leur avait pas accordé d'attention, pas plus qu'à tout le reste en tout cas. D'autant que ceux qui osaient les colporter ne le faisaient que dans un souffle et disparaissaient souvent, comme honteux de leur mauvaise foi. Et si cela n'avait été que ça, il lui aurait volontiers donné, son sang. Cela lui aurait évité de rentrer chez lui et d'inventer un mensonge maladroit sur le motif de son absence.

La chambre était vaste, mais l'amoncellement indigeste de biens, de meubles, de bibelots, ainsi que l'épaisseur insolite des rideaux, semblaient l'étouffer. Parmi les objets hétéroclites, il en remarqua un particulièrement étrange, coincé dans un angle et épargné par la lumière, d'ailleurs timide, qui hantait le lieu. C'était un cadre de bois sculpté, qui aurait pu accommoder les plus nobles toiles, mais écorché par endroits comme le pas d'une porte, et maintenu en position par une équerre fixée à un siège installé derrière lui. La dame avait suivi son regard et en retrouva son sourire. Sa main menue et froide tenta de prendre la sienne, trop grande, et elle dut se contenter de saisir trois doigts.

« Viens, je vais te montrer. »

Fixé au mur, il y avait une épaisse draperie noire, qui semblait lâchement cacher un tableau. Elle la retira avec précautions dévoilant une surface dure, lisse et brillante, polie comme du métal. Le tissu parti, il vit que c'était un grand miroir pressé de lui infliger, comme tous ceux de sa race, sa pâle mine et son regard perdu. Elle vint se placer devant lui, assez près pour que ses mains d'homme, plus hardies que lui, trouvent le chemin de ses hanches solides. Mais ses yeux éperdus heurtèrent en vain la glace. Il n'y avait personne, de l'autre côté du teint, pour le distraire du spectacle de sa triste personne. La chair, aussi froide et concrète que de la pierre, n'avait aucun reflet. Il fut alors affligé, plus que surpris, pour cette pauvre femme, privée du plaisir simple de jouir de sa propre beauté.

« Tu comprends, maintenant ? »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !