Des cendres au vent

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Grimaldi tenait son sabre derrière lui, tout près de son corps, alors qu'il quittait sa résidence. La plupart des maisons voisines étaient désertes, mais pas toutes. Quoi qu'il arrive, il risquait d'y avoir des témoins.
De prime abord, rien ne semblait anormal. On n'entendait que le sifflement habituel du vent de novembre entre les branches nues. Et pas un mouvement.
Qui aurait pu connaître l'emplacement de son refuge, en dehors de ceux de l'Ordre ? Personne ne l'y avait jamais suivi. Les anciens, bien sûr, auraient pu l'apprendre autrement, en allant chercher l'information directement là où elle se trouvait, dans son esprit.
Il fouilla la nuit du regard. Les cachettes étaient rares, dans les environs : quelques haies d'ifs laissées à l'abandon, un porche un peu sombre ici ou là. Rassuré de ne voir personne, il fit quelques pas en avant pour découvrir la source du bruit.
Il sentit leur poids tout à coup sur son dos. Ils avaient dû sauter du toit. Trois personnes, accrochées à lui sans qu'il arrive à les apercevoir. Un long pas en avant permit à Grimaldi de ne pas tomber face contre terre, mais une main solide tenait son bras armé. Une autre tirait sa tête en arrière. Une bouche glacée trouva son cou. Il se débattait de son mieux, mais leur poigne était irrésistible.
À travers un tourbillon de pensées, il songea à quel point cette fin était ridicule, après les périls qu'il avait traversés, après la Guerre des Ogres et le monastère. Avec un sang froid mécanique, il regarda son reflet dans la vitre d'une maison en face, afin de voir ses adversaires. Graver leur visage dans sa mémoire, puis envoyer cette information à Nideck, qu'il en fasse ce qu'il pourrait. Mais il n'y avait rien à voir. Grimaldi s'y trouvait seul, tordu. Des sin umbra, des sans-reflets.
Il sentait son ichor aspiré. Son esprit égraina toutes les échappatoires qu'il pouvait imaginer, les éliminant un à un à mesure qu'il les essayait sans succès. Il décida alors qu'il valait mieux céder à la fureur qui l'avait si mal servi au monastère. Il appela la bête, rassembla son amour de l'existence et toute sa haine pour quiconque voudrait l'en priver. Mais la bête était déjà loin, engloutie par l'égout de cette bouche qui buvait sa vie.
Puis la bouche s'arrêta. Un bruit sourd se fit entendre, suivi d'un cri de guerre et de rage ; Grimaldi reconnut la voix de Michel. Un des poids agrippés à son dos fut arraché tout à coup, et il sentit son bras armé libéré. Saisissant un ennemi par ses vêtements, il se pencha brutalement en avant et projeta les deux adversaires qui restaient sur le sol devant lui. C'étaient deux des inconnus qu'il avait croisés près de l'usine désaffectée, la fameuse nuit du monastère. Il les frappa au ventre une fois chacun, puis regarda par-dessus son épaule. Michel tenait le troisième par le milieu du corps, puis il le jeta contre le mur. Grimaldi avait reconnu le troisième anarchiste avant que son visage ne heurte la brique de sa maison et que Michel, de sa lourde botte, n'écrase sa tête comme un cafard. Le sang et la cervelle jaillirent, dessinant sur le mur une étoile rouge qui devint grise à mesure que le corps tombait en cendres.
Les deux autres se relevèrent, mais le spectacle de leur compagnon détruit leur inspira une si profonde terreur qu'ils tournèrent les talons. Grimaldi frappa à la gorge celui des deux qui avait encore la bouche tachée de son ichor. Son coup ne fut pas aussi puissant ni aussi précis qu'il l'aurait voulu ; son ennemi se contenta de saisir son cou à moitié tranché avant de se préparer à fuir. Mais Grandbois s'était déjà jeté sur son dos exposé et agrippait les lèvres de la plaie de ses mains immenses. Et il tira, le visage tranquille, déterminé. Il y avait quelque chose de magnifique et de terrifiant dans ce flegme de statue. L'anarchiste, le cou tranché, ne pouvait hurler alors que ses muscles cédaient un à un. Grimaldi entendit un craquement sec, et le corps de son adversaire tomba enfin en cendres.
« Qui était-ce ? demanda Michel d'une voix tremblante.
— Des anarchistes.
— Comment ont-ils su où je me trouvais ? »
— Et comment ont-ils appris où j'habitais ? »
Grandbois regardait les deux tas de poussières qui, de seconde en seconde, se perdaient dans le vent.
« Je ne croyais pas que nous étions si fragiles...
— Fragiles ? Tu leur as arraché la tête. C'est fatal, en général. »
Mais il ne pouvait lui-même s'empêcher d'éprouver une certaine crainte devant l'aisance avec laquelle Michel avait détruit deux sin umbra.
« Nous ne sommes pas en sécurité ici. Allons au Sanctuaire.
— Et après ? Où serons-nous en sécurité ? »
Le ton de Michel était si froid que Grimaldi en frémit. Sur les mains de son fils, des cendres s'envolaient.
« Nous verrons cela plus tard. Nous devons en référer au prince. »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !